Souad Ettaoussi

Parlez nous de votre enfance

Mon enfance, nous pouvons dire qu’elle est normale ; elle a les caractéristiques de son époque. Ma génération a été marquée par l’éducation à l’ancienne axée sur la violence, la répression et l’absence de dialogue ; ce qui augmente les difficultés psychiques chez les enfants et également l’oppression des membres de la famille et même des voisins, ce qui m’a amenée à me poser beaucoup de questions et m’a donné l’envie de me rebeller contre ces aspects ; mais il y avait un aspect positif, c’est la relation qui m’unissait  avec la plupart de mes enseignants au primaire comme au collège.
 
D’où vous est venue cette passion pour l’associatif

A travers de nombreuses souffrances ; j’ai connu diverses facettes de la vie, la question a toujours été : quel est le moyen de dépasser ces difficultés, non pas de façon individuelle mais de façon collective, A partir de là, il y a eu une prise de conscience pour la recherche d’une activité collective qui ne peut être assurée que par des associations ; et c’était le début d’associations éducatives et culturelles qui ont eu un impact sur plus de consciences que la connaissance, la gestion des problèmes et des divergences, le développement personnel.
 
Racontez nous votre passage dans le mouvement islamiste. Comment et pourquoi vous en êtes sortie ?

Comme je l’ai dit, j’étais à la recherche de voies et de possibilités de changement ; et à cause  de l’héritage culturel, j’ai pensé que la solution résidait dans l’application de l’islam tel quel, sans prendre en considération les changements sociétaux et sans effort de réflexion ; c’était donc normal que cette recherche me fasse rejoindre un courant qui pense pouvoir changer la société en se basant sur les préceptes de l’islam ; cependant, au travers de la pratique, je me suis rendue compte que le discours n’avait rien à voir avec les buts recherchés. A partir de là, j’étais convaincue que si je voulais faire de la politique, il fallait que ce soit dans un cadre aux buts avoués et qu’il n’y ait pas de divergence entre le discours et les buts. J’ai donc décidé de quitter ce mouvement, et parmi les questions essentielles qui me hantaient à ce moment là : pourquoi la femme est elle traitée uniquement comme un corps ?  Et de là est venue la réflexion sur la personne, le pourquoi et l’existence, pour que je me rende compte que je suis d’abord une personne humaine indépendamment de mon sexe ;  là est venue ma préoccupation de la cause féminine et ainsi j’ai rejoint une association féminine pour consolider mes connaissances dans le domaine de la pensée féminine.
 
Racontez nous votre parcours chez « Solidarité féminine »

J’ai travaillé comme assistante sociale à l’association Solidarité féminine après plusieurs années d’exercice dans le champs féminin comme militante ; et à travers mon travail quotidien avec les mères célibataires à Solidarité féminine, j’ai  consolidé mon expérience et mes connaissances surtout à propos de la violence qui touche les femmes quelque soit leur niveau social, économique ou intellectuel. En effet, la société, par sa mentalité misogyne, considère que la femme est responsable de tous les problèmes et maux qui la traverse. Des fois, on exagère quelques erreurs de nature humaine qui marqueront la femme toute sa vie et des fois cela marquera même ses enfants et sa famille ; ainsi nous sous estimons son rôle, ce qui ralenti la roue du développement.
 
Quels sont été les sujets pour lesquels vous vous êtes battue tout le long de votre carrière ?

La plupart des causes que j’ai mises au centre de mes préoccupations, concernent le devoir de s’intéresser à l’être humain, indépendamment de son sexe, son âge ou son niveau économique ou social, et de le considérer comme levier du changement et la cause du développement, et qu’il est un acteur majeur quelle que soit sa contribution ; également de donner la parole à tous les membres de la société sans exclusion ni ségrégation. Ceci d’une façon générale. Mais je me suis préoccupée spécialement de la cause de la femme et de la nécessité de développer des stratégies cohérentes qui concernent tous les domaines : l’enseignement, la santé, l’emploie et les lois qui ne soient pas contradictoires comme c’est le cas aujourd’hui.
 
Parlez nous de votre combat pour la légalisation de l’avortement au Maroc

L’avortement est un sujet qui a été évoqué et a révélé des contradictions importantes au sein de la société,  d’après une étude, il y aurait plus de 600 cas par jour. Mais nous constatons que le sujet de l’avortement dérange ceux qui considèrent que la femme leur appartient et chaque fois qu’il est question de la femme, ils brandissent l’épée de la religion et de l’interdit. Alors que le responsable du corps de la femme c’est la femme elle-même. Il lui appartient d’en disposer et l’Etat doit veiller sur la protection de sa santé.

Nous oublions que l’absence d’une législation qui autorise l’avortement contribue à l’augmentation de problèmes sociaux plus graves tels que le trafic des enfants, l’avortement clandestin sans respect du droit à la santé, l’abandon des bébés sur la voie publique ou dans les poubelles, les enfants abandonnés. Tous ces sujets m’ont poussée à militer pour l’adoption d’une loi autorisant l’avortement et reconnaissant à la femme le droit de disposer de son corps.
 
En quoi consiste l’association Tahar Sebti ?

A travers une expérience de 26 ans dans le domaine associatif et social et le travail sur plusieurs aspects sociaux comme les mères célibataires, les femmes battues, les personnes en situation de rue, les petites bonnes, les enfants abandonnés, j’ai constaté que ces phénomènes ont une origine commune qui est la problématique de l’éducation et de l’enseignement. L’institution Tahar Sebti considère l’enseignement comme sa raison d’être.

C’est une association constituée en 1953 et depuis elle cherche à réaliser son objectif, à savoir un enseignement à la portée de tous et qui s’appuie sur la définition de valeurs humaines, ce qu’elle considère comme la vraie voie pour la croissance, le développement et la citoyenneté.

Cet enseignement doit contribuer à la consolidation des potentialités cognitives, intellectuelles et créatives de l’enfant et de le considérer d’abord comme enfant avant de le juger comme élève.

Par ailleurs, l’institution Tahar Sebti croit que tout est possible et qu’il n’y a pas de place pour l’impossible tant qu’existent l’engagement et la foi dans ses causes.
 
Depuis vos débuts, vous avez assisté à une évolution positive en ce qui concerne la condition de la femme, de quelle façon ?

Effectivement, depuis les années 80 et avec l’accroissement de la revendication des droits de la femme, la situation s’est améliorée ; en témoigne la désacralisation du code de statut personnel avec la promulgation du code de la famille, la modification de certaines lois telles que l’abrogation de certains articles très méprisants vis à vis de la femme en tant qu’être humain, l’apport de la constitution et l’ouverture de la voie aux femmes dans des domaines qui étaient réservés aux hommes, de même la reconnaissance de la supériorité scolaire des filles.

Effectivement, c’était des signes de changement dans la société sur plusieurs plans, comme le domaine politique et l’augmentation du nombre de femmes dans les postes de décision.

Cependant depuis fin 2015, la régression pointe à l’horizon.
 
Vous reprochez au PJD d’avoir fait reculer des évolutions et d’avoir retiré des acquis, pouvez vous développer ?

Oui, j’estime que le PJD a été la cause de la régression et je donnerais des exemples simples :

  • le recul du nombre de femmes ministres de 7 à 2 avec le gouvernement PJD ainsi que l’abandon de l’agenda de l’égalité et son remplacement par « Ikram »
  • l’augmentation de la dette du Maroc
  • les régressions qui ont touchés les secteurs de l’enseignement et de la santé ; en plus de l’augmentation des prix et de la baisse du pouvoir d’achat du citoyen et le blocage de l’horizon
  • certain jugement rendu par le Conseil Supérieur de la Magistrature qui parle de la possession de la femme comme si elle était un objet
  • l’abandon de certains projets de loi comme ceux du code pénal et de la loi sur la violence qui étaient sur le point d’aboutir et le retour de la discussion au point de départ pour servir la vision du PJD

Vous êtes maman de deux adolescentes, comment vivent-elles leur vie de jeunes femmes marocaines ?

Il est normal que mes filles vivent des contradictions flagrantes entre la maison et l’extérieur. L’habitude d’une éducation basée sur le dialogue et la liberté d’opinion sur tous les sujets, l’absence de tabous et le fait qu’elles soient des êtres humains majeures et non pas des corps alors qu’elles constatent le contraire dans la société, l’institution éducative et la famille. J’espère qu’elles pourront analyser tout cela et qu’elles pourront coexister avec.
 
Quel était votre rêve de petite fille ?

J’en avais plusieurs mais je vais les rassembler en un seul : que je sois moi même, c’est à dire, que je ne sois pas obligée de vivre avec plusieurs visages, que je défende mes convictions et que je sois indépendante, non pas au sens matériel, mais au sens le plus profond.
 
Et s’il fallait terminer sur un message d’espoir, qu’aimeriez-vous nous dire ?

Sans espoir, la vie n’aurait pas pu continuer. Mon message est très simple : quelle que soit l’obscurité de la nuit, une petite étoile peut éclairer le chemin et quel que soit le noir absolu, la lumière d’une bougie le fait disparaître. Rien n’est impossible, la chose peut être difficile, mais elle est possible.

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