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Rita Alaoui

D’où venez-vous et où vivez vous?

Je suis née à Rabat. Mes parents ont emménagés à Casablanca lorsque j’avais 4 ans. J’y ai passé toute mon enfance et adolescence puis je l’ai quittée pendant plusieurs années. Actuellement je vis à nouveau à Casablanca.

 

A quel moment de votre vie avez-vous compris que vous étiez artiste et que vous vouliez vivre en tant que tel ?

J’ai eu un déclic  lors du cours de philosophie de l’art en classe de 1ere.

Ce fut une vraie révélation bien qu’au fond de moi je savais que je ne ferais pas autre chose. Le côté théorique me passionnait mais j’avais besoin d’assouvir un besoin manuel et de passer à l’action. J’ai commencé par reproduire à l’âge de seize ans, tous les impressionnistes qui me passaient sous la main. Je l’ai su davantage lorsque certaines personnes de mon entourage se moquaient de moi concernant mon choix et que cela ne m’ébranlait pas !

J’ai su à partir de là, que telle serait ma vie et depuis je n’ai jamais remis en question mes choix.

 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Lorsque j’ai quitté Casablanca après mon bac, je suis allée étudier l’art à Paris.

J’ai commencé par une année préparatoire à l’Académie Julian (Penninghen) et cela a été la pire année de mes études. Je n’adhérais pas au système de cette école, qui était de pousser les étudiants à bout, de les descendre au possible et de récupérer les quelques survivants ayant réussi à garder une estime de soi pas trop mauvaise jusqu’au bout.

J’intégrais ensuite la Parsons School of Design sur Paris même, (une filiale de l’école mère), ce qui m’a permis de faire la transition vers la suite de mes études à la Parsons School of Design New York. C’était intéressant d’être enseigné par des professeurs et artistes Américains dans une ville comme Paris. Ma vision de l’art, de mes capacités a complètement changé grâce à cet enseignement. Je découvrais alors le dessin, la peinture dans un environnement extrêmement propice à la création et à l’estime de soi tout en étant sur Paris.

En arrivant à NY en 1994, j’y ai vécu les années les plus incroyables de ma vie.

Cette période a été extrêmement fructifiante au niveau des rencontres, des découvertes artistiques, de la découverte de soi… et cela m’a beaucoup appris. J’en retiens surtout que le rapport à soi et la confiance sont aussi importants que le talent. Les deux ne s’apprennent pas mais l’environnement peut les favoriser. Je garde depuis un lien très fort avec cette ville et y retourne régulièrement pour voir mes amis et certains de mes professeurs.

En 1999, je suis retournée au Maroc. J’ai continué à produire sans jamais m’arrêter tout en ayant d’autres expériences professionnelles en parallèle. Tout d’abord dans la direction artistique en Edition, puis dans le Design enfant dans lequel je me suis spécialisée pendant plusieurs années en créant un Concept Store.

Aujourd’hui je peux dire que j’ai la chance de vivre de mon art et de ne faire que cela. Un vrai luxe mais cher payé par moment !

 

Quelles sont les étapes importantes dans votre vie d’artiste et dans votre vie de femme ?

La naissance de mes deux enfants, la perte de mon père et avoir fait quarante ans ont été des étapes cruciales dans ma vie de femme ; quand à ma vie d’artiste, je me poserai toujours la question suivante :

 

« Où est la barrière entre la vie et la création ? »

Je n’y trouve pas de réponse car les deux sont intimement liées et par conséquent tout ce qui a marqué ma « vie de femme » ou plutôt ma « vie d’être humain » jusqu’à présent sur cette terre a déteint sur mon art.

La création pour un artiste n’est que la continuité et l’expression de ce qu’il vit.

Mais d’un point de vue technique je peux dire que l’année 2009 a été celle ou j’ai commencé à aller chercher plus loin que la peinture et que tout un monde s’est ouvert à moi ; ensuite il s’agit d’une multitude de petits évènements, de découvertes et d’expérimentations diverses qui ont fait que j’ai pu me transformer à chaque fois vers un nouveau travail.

 

Comment l’idée de créer un espace d’art (The Ultra Laboratory) vous est venue ?

L’idée m’est venue très naturellement en 2013, lorsque j’ai compris que le meilleur moyen d’échanger avec le monde sans nécessairement prendre un avion, était de faire venir le monde à moi. Comme le dit un proverbe arabe « si la montagne ne vient pas à toi, va à la montagne ».

Mon atelier étant assez grand, j’ai modulé l’espace de sorte que je puisse accueillir un artiste en résidence et que nous puissions partager les mêmes lieux tout en gardant notre independence. TUL est prioritairement une résidence de recherche et de création pour artistes, mais aussi un lieu d’échange et de partage à travers des évènements ponctuels. C’est donc le manque d’interactions avec d’autres artistes qui m’a essentiellement poussée à créer cet espace.

 

Que représente cet espace dans votre pratique artistique ?

Cet espace m’apporte énormément d’ouverture.

L’idée première est d’échanger et de partager avec le public et la scène artistique.

Je rencontre des artistes extrêmement intéressants et cela débouche souvent sur de nouvelles aventures.

Je le ressens aussi comme un devoir de ma part envers la communauté qui m’entoure. Je trouve beaucoup de plaisir à faire partager l’expérience d’un artiste étranger au public Casablancais (et surtout aux jeunes) et vice versa.

Les initiatives indépendantes étaient très rares jusqu’à il y a quelques années et il est de notre devoir, nous artistes, de faire évoluer la scène sans attendre l’aide de quiconque. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus nombreux à créer des initiatives semblables, chacune avec son format, et cela apporte beaucoup d’espoir en la future diversité de l’art contemporain au Maroc.

L’art élève les consciences et fait évoluer les sociétés alors tous les moyens sont bons pour y arriver.

 
Quels sont les champs susceptibles de vous intéresser que vous n’avez pas encore explorés ?

La voix, La performance, La vidéo

 

Le fait d’être une femme vivant au Maroc a-t-il influencé votre manière d’exister?

Certainement, mais je ne me suis jamais vraiment posé la question.

 

Quels sont les personnes ou modèles qui vous ont influencée?

Je ne pourrais pas dire qu’il y ait un modèle ou une personne en particulier mais une série de découvertes.

Dans le milieu artistique, mon apprentissage et premières sources d’inspirations ont été les impressionnistes comme Gauguin, Matisse, Monnet, Van Gogh puis j’ai découvert l’école Américaine avec De Kooning, Arshile Gorky, Rothko, Philip Guston, Rauschenberg tout en étant très imprégnée par les artistes espagnols comme Tapies et Miro. Des noms comme Morandi, Carravagio ou Vermmeer ont toujours fait partie de mon inconscient pictural comme des maitres incontestables.

Malgré tout ce que je découvrais, je restais très attachée à la lumière si particulière des paysages Marocains et cela se faisait ressentir dans mes toiles, ainsi, je tentais de garder mon langage propre.

Chemin faisant j’ai commencé à m’intéresser à Louise Bourgeois ou Annette Messager pour le côté très féminin et Richard Serra, Donald Judd ou encore Lee Huffan pour le côté minimaliste, pure ou architectural dont je suis fan.

Bjork et Madonna sont des artistes que j’admire beaucoup pour leur déterminisme et capacité à se transformer sans arrêt avec les époques.

Je suis aussi très influencée par certains guides spirituels et pour en nommer un, il s’agit de Yogananda Paramahansa, guru et yogi Indien qui a introduit le monde occidental à l’enseignement de la méditation et du yoga dont l’autobiographie m’a beaucoup marquée. Mais je pourrais dire aussi, Gandhi ou encore Rumi.

Aujourd’hui, tout est source d’inspiration pour moi: un nuage qui passe, une marche en bord de mer, observer mes enfants ou encore avoir une discussion entre amis ; la banalité est très importante pour moi, c’est mon moyen de me ressourcer et de trouver des idées nouvelles.

 
Quelle femme vous donne envie de collaborer avec elle (tous domaines confondus) ?

BJORK ! je rêverais de pouvoir dessiner/créer des mondes qui s’intégreraient à sa musique

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos futurs projets ?

J’ai l’intention de pousser un peu plus loin le côté sculptural de mon œuvre et travailler davantage la photographie. Je le sens comme une évolution naturelle de mon travail.

Par ailleurs, j’ai d’autres projets de livres.

Un autre livre d’artiste avec les Editions Al Manar pour fin 2016, que j’attends avec impatience de réaliser, mais aussi des projets dans l’édition indépendante. Le domaine de l’édition m’a toujours passionnée et ce depuis la fin des années 90 où j’ai travaillé un an et demi pour New York Magazine.

Je continuerai aussi à m’impliquer comme je le fais depuis peu dans l’enseignement à travers des workshops thématiques parallèlement à mon travail personnel.

 

Si vous deviez donner un conseil aux générations suivantes de jeunes femmes que diriez-vous ?

Depuis toute petite je n’ai peur de rien. Je me dis toujours que l’on peut s’adapter à toute situation. Les défis que je me lance me permettent d’aller encore plus loin et souvent je m’aperçois que c’est autre chose que j’ai appris en route.

Comme on dit, c’est le chemin qui compte et non d’atteindre le but, car l’on atteint jamais le but finalement, nous sommes et resterons toujours sur le chemin.

Je leur dirais donc : « N’ayez pas peur de vous lancer des défis ! »

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