Rajae Benchemsi

D’où venez vous ? Où vivez vous ?

Je suis née à Meknès dans la maison où est né Michel Jobert mais j’avais à peine un mois quand mon père, qui était alors Caïd de la ville de Meknès, a été muté à Rabat où il a intégré le Protocole Royal et où il a travaillé longtemps avec Moulay Hafid Alaoui au début du règne de Hassan II.  Il y était du temps de M’Hamdi, Moulay Lamin Benzidane et Bennouna qui étaient ses grands amis. J’ai donc passé ma petite enfance à Rabat dans le quartier de l’Agdal. Nous sommes ensuite allés vivre à Fez dont je garde un très bon souvenir puisque j’y  retrouvais une cousine maternelle avec qui je m’entendais beaucoup. Malheureusement mon père meurt le 3 mars 1965 alors même qu’il venait d’être muté à Meknès. Feu Sa Majesté le Roi Hassan II, que Dieu ait son âme, nous offre à ce moment un magnifique palais du XIXième siècle où l’on vit au lendemain de la mort de mon père.  Ma mère, Khadija Bennani, je l’en remercie encore, a su pallier à son absence en parlant à ses enfants, presque tous les jours, de ses qualités.
 
Quelle image gardez-vous de votre père ?

J’avais une excellente relation avec mon père et j’ai profondément souffert de sa disparition. Il avait, comme son père et son frère, étudié à l’université de la Karaouiyyine mais était très moderne et passionné de littérature arabe. Mon oncle et des amis à lui m’ont souvent raconté les soirées de joutes, de poésie classique, qu’il organisait à Fez. A sa mort, sa bibliothèque me fascinait mais je n’y avais pas accès puisqu’elle était composée uniquement de livres en arabe. Mais je me suis battue et  depuis une dizaine d’années  je peux réellement en jouir car je lis enfin l’arabe.  C’était un homme coléreux mais très doux,  très droit et qui a payé très cher son engagement contre la corruption. C’était bien sûr un grand militant nationaliste et il avait même engagé ma mère dans cette lutte. Il était en outre connu pour son élégance, et cela est important pour moi.
 
Quelles études avez vous poursuivies et pourquoi ce choix d’études ?

J’ai passé donc mon baccalauréat au lycée Paul Valéry et obtenu la première note, en philosophie, de toute l’académie de Bordeaux. J’ai ensuite été à Paris où j’ai intégré l’Ecole Spéciale d’Architecture que j’ai quitté dès la première année car seuls les cours relatifs à l’art m’intéressaient.
 
Vous vous intéressiez donc déjà à l’art ?

En fait à la mort de mon père je me mets à peindre et ma mère me soutient dans cette démarche sans jamais me faire de reproche. Etrangement je ne souhaite jamais devenir peintre et dès mon plus jeune âge mon désir est de devenir écrivain. Je continue à peindre jusqu’à l’âge de 24 ans ; j’étais encore à Paris et là je vis une expérience déterminante ; lors d’un exercice d’improvisation dans un cours de théâtre et alors même que je jouais je suis surprise  par une figure de mort qui surgit soudainement et me terrifie. J’entre chez moi et dessine cette figure, et m’aperçois, après coup, que c’était celle de mon père. Je comprends alors le long processus de deuil qui pour moi était passé, à mon insu, par la peinture.  Depuis je n’ai plus jamais pris un pinceau. Mais c’est là où bien sûr j’apprends à aimer l’art.
 
Pourquoi arrêtez-vous de peindre ?

En fait c’était un processus thérapeutique.  A la découverte de ce visage, car ma peinture consistait, presque toujours, en une superposition de visages, je n’en ai plus jamais éprouvé le besoin.

Je quitte donc l’ESA et entends alors parler de l’université expérimentale de Vincennes et vais assister à des cours d’arts plastiques et tombe littéralement amoureuse de ce lieu où je découvre la possibilité de suivre exactement le cursus dont je rêvais ; des études de lettres, en rapport avec l’art et la philosophie.  Contre l’avis de tout le monde, j’intègre Vincennes l’année suivante. C’était une expérience extraordinaire dans l’histoire de l’enseignement en France mais la droite a vite démantelé tout cela. J’y suis alors les cours de gens comme Michel Deguy, Georges Raillard,  Henri Meshonnic, Gilles Deleuze en philosophie puis de nombreux autres, tous écrivains et professeurs à l’Ecole Normale Supérieure. Cet enseignement préparait non pas à l’enseignement mais à la recherche et à l’écriture. Ce furent parmi les plus belles années de ma vie. Pour ma thèse je m’inscris aussi à l’Ecole des Hautes Etudes et travaille sur Maurice Blanchot.
 
Qu’est-ce qui vous donne envie d’écrire ?

J’ai eu la chance, très tôt, de profiter de la bibliothèque de ma sœur aînée, Zhor Benchemsi. Elle était très engagée politiquement et c’est là où je découvre Marx, Lénine et de nombreux autres,  la littérature classique mais aussi engagée, André Gide, Albert Camus, Sartre etc… C’est chez elle que plus tard je découvre Maurice Blanchot, encore extrêmement peu connu à l’époque. Je pense que cette passion pour la lecture jointe à la souffrance de la perte de mon père forge en moi, peu à peu, le désir d’écrire. D’ailleurs ma première nouvelle, à l’âge de seize ans, concernait bien sûr la mort. Il s’agissait d’une société d’asticots…

A mon retour de Paris j’enseigne à l’école Normale supérieure de Meknès, alors en partenariat avec l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses. C’était une très belle expérience mais je comprends très vite que je ne suis pas faite pour l’enseignement. Je quitte au bout de quatre ans. Je travaille quelques mois pour la revue Kalima et je rencontre Adil Hajji qui me suggère de faire une émission à 2M. Tout se passe très vite, je fais mon premier essai avec Noureddine Saïl et dirige le plateau de l’émission « L’homme en question » en français, cependant que Fatima Loukili assure la même émission en arabe. Après cela je décide de me consacrer à l’écriture et j’écris donc des romans et des nouvelles mais aussi sur l’art.
 
Comment êtes vous tombée amoureuse de Farid Belkahia ?

Je rencontre Farid Belkahia pour la première fois sur le tournage du film « Badis » de Abderrahmane Tazi et nous parlons de Rilke, ce qui bien sûr me marque. Mais ce n’est que deux ans plus tard que je le revois ; j’étais déjà à 2M et Noureddine Saïl m’invite à l’accompagner pour manger un couscous chez Farid Belkahia. Nous étions une dizaine de personnes et avions beaucoup ri. Nous nous lions d’amitié puis peu à peu cette amitié évolue en une très belle histoire d’amour et nous décidons de nous marier en novembre 1990.  En 1993 naît notre fille, Fanou.

Nous partagions beaucoup de choses ; un même intérêt pour la culture, la pensée, l’art, le cinéma, mais aussi une perception semblable de la tradition, vivante et sans cesse renouvelée, puis une réelle passion, nationaliste, pour le Maroc. On ne s’ennuyait jamais ensemble. On avait les mêmes références culturelles et nous aimions rire et voyager ensemble.
 
D’où vous est venu l’idée de monter la Fondation puis le Musée Farid Belkahia ? 

C’était mon souhait depuis très longtemps. Il y a quelques années j’avais réussi à le convaincre et nous avions fondé l’Association des amis de Farid Belkahia. Par pudeur il n’a jamais osé vraiment créer sa propre fondation de son vivant. Tout cela est resté lettre morte. Une seconde tentative quelques années après, échoue de nouveau. Mais nous en parlions souvent et l’idée avait quand même mûri. J’avais, pour ma part, pris l’habitude de lui dire que si je ne quittais pas cette terre avant lui, je réaliserais ce projet. Cela est devenue chose entendue entre nous et l’année de sa maladie il m’a fait promettre plusieurs fois de m’occuper de Fanou, bien sûr, et de son œuvre ; sa plus haute hantise était que son œuvre se disperse au lendemain de sa mort. J’ai respecté mes engagements en tant que femme de culture, c’est un patrimoine culturel du Maroc, mais c’est aussi pour moi une « Amana » au sens islamique de ce terme. Je suis une femme de parole et je tiens à sauvegarder ce travail du fondateur de l’art contemporain au Maroc. Je me suis entourée de grands spécialistes de l’art et je les remercie pour leur soutien et leur fidélité à Farid qui leur avait demandé à tous, de son vivant, de m’aider dans ce projet.

La Fondation permet tout cela et offre un aspect vivant que n’offre pas le musée. Cependant, très vite, la nécessité de la visibilité de l’œuvre m’a dicté de créer le musée Mathaf Farid Belkahia.
 
Racontez nous votre passion pour le Soufisme

En fait ce n’est pas une passion mais un engagement fondamental et une responsabilité vis à vis de soi. C’est plus qu’un mode de vie, c’est la chance de percevoir le Vrai qui transforme tout, votre être mais toute votre vie.
 
Comment en êtes-vous venue au soufisme ?

Par la lecture de la haute littérature persane soufie. Le Langage des oiseaux de Attar, l’Archange empourpré de Sohrawardi, Le Pavillon des sept princesses de Nizami mais aussi L’interprète des désirs d’Ibn Arabi… Mais je ne percevais pas la relation entre le soufisme et la loi. Ce n’est que plus tard, quand j’ai commencé à fréquenter une association, spécialisée dans la culture soufie, Diwan al Adab de Jaafar Kensoussi puis, peu à peu, un milieu de confréries soufies que j’ai pris conscience des grands enjeux de l’initiation et donc du soufisme à proprement parler. J’ai depuis longtemps intégré une confrérie, la chadiliya darkaouiya. L’extraordinaire aussi sur cette voie, pour ne pas dire la Voie, c’est tout le sentiment d’ouverture et de liberté que cela procure. Pour moi qui lis tous les jours, j’ai également découvert un « océan sans rivage » de livres. La métaphysique, ou la spiritualité en Islam, car c’est principalement cela le soufisme, est par définition infinie et bien au-delà de toute philosophie ou quelque pensée que ce soit.
 
Pensez vous que la place de la femme a changé au Maroc ces dernières années ? Si oui comment expliquez vous ce changement ?

La place de la femme a toujours changé, change tous les jours et évolue avec le temps et la société. La femme en Islam a une place très importante. C’est la première femme qui hérite dans l’histoire des monothéismes. C’est la seule qui a le droit au divorce dans certaines conditions. Elle a toujours eu la possibilité de préciser des clauses dans son contrat de mariage qui, à l’origine, ne diffère en rien d’un contrat d’affaires entre deux partenaires, mais les us et coutumes ont englouti cette tradition. La femme a droit à l’amour et n’est plus perçue que comme procréatrice. En outre, dans le soufisme, elle est considérée comme l’un des plus hauts réceptacles de la manifestation divine. Or la société s’est éloignée de plus en plus des principes de l’Islam et a fini par le scléroser et cesser d’en comprendre les enseignements réels. Mais cela est vrai de tous les principes et non pas seulement de ceux de l’Islam. La femme actuelle a certainement une vie plus difficile qu’il y a quelques décennies. Elle est encore sur les chemins glissants de la transition ; elle travaille et s’accomplit mais elle continue d’être l’élément moteur dans le foyer et tout cela est lourd. Elle doit affronter et gérer les deux espaces, ce n’est pas simple. En terme de droits, bien sûr il y a beaucoup à faire encore. Mais le problème n’est pas la femme en elle-même mais l’ampleur, totalement contre nature, accordée à la jurisprudence, sous l’influence de la salafia et du wahhabisme, ainsi que l’ignorance de plus en plus grande qui ronge nos sociétés et érode la civilisation. Le ilm et l’éducation ne peuvent s’épanouir véritablement que loin de tous les radicalismes, mais aussi de tous les systèmes de prédation, économiques et autres.
 
Si vous deviez nous conseiller 3 livres, sur lesquels se porterait votre choix ?

« La Crise du monde moderne » de René Guénon, qui est une bonne porte d’entrée pour les gens peu habitués à la métaphysique.

« L’Interprète des désirs » d’Ibn Arabi, même si l’accessibilité à ces doctrines ne peut être perçue sans initiation préalable, il n’en demeure pas moins que c’est une célébration ultime du poétique.

Peut-être un roman de Huysmans pour changer de registre, « En route ».

Rajae Benchemsi, Marrakech le 23 février 2017

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestShare on LinkedInEmail this to someone