Rajaa Aghzadi

Quelles sont vos origines ? Où vivez vous ?

Je suis née et j’ai grandi dans la ville de Séfrou. Ainée d’une fratrie de trois enfants, j’ai grandi au sein d’une famille aimante, où le travail était une valeur importante, inculquée par un père professeur universitaire et une mère au foyer attelée avec rigueur à l’éducation de ses enfants. J’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse, sans vagues, avec la discipline et l’honnêteté pour seules devises. Après l’obtention de mon baccalauréat, je me suis inscrite à la faculté de médecine de Rabat.

 

Qu’est ce qui vous a donné envie de devenir chirurgien ?

J’ai toujours aspiré à une carrière médicale et ce, dès mon plus jeune âge. L’image incarnée par le médecin dans l’imaginaire de l’enfant que j’étais me fascinait : un ange, un surhomme, sauveur de la terre, protecteur du corps, du donneur de la vie, une image de force, d’abnégation, d’une personne qui sert l’humain et dans un sens plus large qui s’adresse à l’humanité. La médecine offre une toute autre acception de la beauté ; celle-ci réside dans la générosité et dans notre capacité à comprendre les maux de l’autre. Il s’agit d’une profession qui est étroitement liée au dépassement de soi. Le défi n’a jamais constitué pour moi une limite, au contraire, c’est en bravant la difficulté que nous apprenons à nous construire.

 

A quel moment avez vous voulu vous spécialiser dans le cancer du sein et pourquoi ?
Je me suis réellement sentie investie de cette mission lorsqu’une femme, souffrante, s’est approchée timidement de moi, me suppliant de l’opérer, m’expliquant qu’elle se sentait plus à l’aise avec une femme chirurgien. Je constatais alors l’extrême difficulté à laquelle pouvaient se heurter les femmes à venir consulter. Depuis ce jour, ma passion pour la profession me pousse à apprendre et à améliorer mes techniques chirurgicales en vue de donner le meilleur aux femmes. Mon combat actuel prend corps dans la sensibilisation au cancer du sein, qui cause un nombre important de décès en raison d’un retard dans le diagnostic, il s’agit de favoriser la prise de conscience liée à une pathologie véritablement dévastatrice. Aussi, je cherche à offrir un traitement alliant techniques chirurgicales cancérologiques et esthétiques en vue de respecter l’harmonie du corps féminin et son équilibre anatomique et par conséquent psychologique.

 

Que peut on faire pour faire reculer le cancer ?
La Fondation Lalla Salma de lutte contre le cancer a véritablement transformé le paysage de la cancérologie au Maroc. Créée à l’initiative de son Altesse Royale la Princesse Lalla Salma, la Fondation œuvre depuis 2005 à fournir aux patientes une prise en charge de qualité, à insister sur la nécessité de la prévention et à faire de la lutte contre le cancer une priorité de santé publique au Maroc. En parallèle, la fondation poursuit son dessein social en s’engageant dans le domaine de la recherche scientifique, et ce, par la mise en place de partenariats au Maroc mais aussi à l’international. L’ensemble de ces actions œuvre pour le droit à la dignité, à l’égalité devant les soins, au droit à l’espoir, qui figurent comme valeurs clés de la citoyenneté. Il est important de démultiplier les efforts liés à la sensibilisation et à la prévention, d’accroitre le soutien apporté au dépistage précoce et au traitement ainsi qu’aux soins palliatifs de la maladie.

Comment vous est venue l’idée de fonder Cœur de femmes et quelles sont les actions de cette association ?
Femme de défi, femme de terrain, le sentiment d’impuissance devant la souffrance des femmes m’était insoutenable. Vivant dans des régions enclavées, dépourvues d’institutions de soins à proximité, cela ne faisait qu’accroitre leur précarité. Il fallait rapprocher d’elles les soins en mettant en place un véritable dispensaire itinérant dans le cadre d’importantes campagnes médicales en partenariat avec le ministère de la santé, des médecins volontaires, des infirmiers. Nous étions alors en mesure de soigner, d’opérer les femmes les plus démunies tout en menant notre campagne de prévention.
 
Racontez nous votre amour pour l’Afrique Subsaharienne

Guidée par mon amour du partage et mon combat pour apporter le meilleur en terme de soins à la femme, la profonde conviction qu’il est possible de lutter contre ce fléau par l’intensification des efforts liés à la sensibilisation, je me suis rendue au Mali, en Octobre 2003. Sous l’égide de l’association Cœur de femmes, nous avons examiné et sensibilisé plus de 1000 femmes, d’autres ont été traitées et opérées, à Bamako. Par la suite, nous nous sommes rendus au Ghana, au Niger, en Gambie, au Sénégal, en Ouganda et en Côte d’Ivoire. J’ai compris, très vite, que cette maladie n’a ni couleur, ni frontière ; c’est de la femme qu’il est question, noyau de la famille, nourricière, et éducatrice. Dans un sens plus large, s’assurer de la bonne santé de la femme, c’est se porter garant de la santé d’une société. Panafricaniste par conviction, fervente militante des relations Sud-sud, je cherche à apporter ma modeste contribution et à prendre part dans l’aide au développement humain de la femme africaine. Cela passe par l’établissement de liens d’amitiés durables entre nos pays, par la mise en place d’une diplomatie parallèle, non officielle, une diplomatie de proximité, celle qui touche la fibre sensible de l’être humain. Je m’intéresse tout particulièrement à la géopolitique de la santé sur le continent africain, aux mécanismes de mise en place d’aides internationales, à l’économie dans le domaine de la santé, qui reste précaire et largement à la traine.
 
Vous avez été nommée consul honoraire de Gambie au Maroc. Quels sont les enjeux de votre mission diplomatique ? 

Ma mission me permet de poursuivre les actions de mon association tout en envisageant ma reconversion professionnelle dans la diplomatie au service de l’Afrique et ce, après 30 années passées dans le monde médical. Mon rôle de consul honoraire consiste à répondre aux demandes des citoyens gambiens résidents ou en transit au Maroc en leur apportant aide, soutien, assistance et services. C’est pour moi un honneur sans commune mesure.
 
Quelles sont vos icônes ?
Mère Teresa, prix Nobel de la paix, qui a consacré sa vie, pendant plus de 40 ans, aux pauvres, aux malades, aux laissés pour compte de la société. Bernard Kouchner, cofondateur de Médecins sans Frontières et de Médecins du Monde, avec sa force, son énergie, et la figure motrice qu’il incarne en tant que leader. Je citerai enfin la princesse Diana, dont la beauté et l’empathie ne cesseront de me toucher, son soutien à des causes humanitaires telles que les victimes du sida ainsi que la lutte contre la pauvreté en Afrique, le souvenir d’un regard chargé d’amour pour le monde.

 

Quels sont vos projets ?

Je cherche principalement à soigner les femmes, à travailler sans relâche pour leur rendre leur dignité et l’équilibre physique par le biais de la reconstruction du sein dans l’espoir de retrouver un corps harmonieux. Une femme fragilisée par la maladie, rompue par des soins lourds, a amplement droit à l’esthétique. Surtout, j’aimerais réaliser le rêve de construire une unité spécialisée dans le traitement des pathologies du sein pour prendre en charge la maladie dans les meilleures conditions possibles.
Si vous aviez un poste de pouvoir, que feriez vous ?
Le pouvoir n’est qu’un moyen, il faudrait également parvenir à convaincre et à fédérer les gens autour d’une cause. Si je pouvais, je maximiserais l’accès des femmes à des postes de responsabilité, je donnerais plus de moyens à la santé et à l’éducation nationale, fondements d’une société saine et évoluée, j’améliorerais les efforts investis dans la lutte contre la misère. En tant que médecin, je lutterais contre les guerres, parce qu’elles ne peuvent qu’amener des morts, des destructions et des cicatrices sur le long terme, je développerais la coopération, le sens de l’entraide, l’échange, en mettant l’humanisme et l’empathie au cœur des relations sociales. Je sillonnerais le monde pour alléger la douleur humaine, par la mise en place de programmes pour la souffrance et les maladies. Enfin, j’aimerais voir s’incarner une entraide entre riches et pauvres, jeunes et personnes âgées, pays du Nord et pays du Sud.

 

Comment voyez vous la vie?
En rose, pleine de bonheur, je souhaiterais qu’on introduise cette culture du bonheur au travail, de la bienveillance envers son prochain, d’être dans la tolérance, dans le sourire, dans l’entraide, cela fait du bien pour les cellules et c’est tellement meilleur. Vivre, en suivant cette citation de Voltaire : décider d’être heureux car c’est bon pour la santé.

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