Najat M’jid

Quelles sont vos origines ? Où vivez vous ?

Mes parents sont originaires de la région de Marrakech et sont issus d’un milieu très modeste.  Je suis l’ainée d’une fratrie de 4 enfants (2 filles et 2 garçons). J ’ai grandi et vécu à Casablanca, dans des quartiers populaires. Feu mon père qui était travailleur manuel avait été à l’école jusqu’à la fin du primaire alors que ma mère, femme au foyer n’avait jamais été à l’école ; ce n’est qu’une fois que ses enfants sont devenus adultes, que ma mère s’est mise à suivre des cours d’alphabétisation. Mais malgré des conditions de vie très modestes, mes parents ont privilégié l’éducation de leurs enfants. Comme disait feu mon père, « l’unique héritage que je vous léguerai c’est votre éducation, qui vous permettra de voler de vos propres ailes ». Ce que je retiens de mon enfance, c’est surtout les valeurs dans lesquelles j’ai baigné et grandi : la tolérance, le respect, la non-discrimination, le sens de l’effort. Rien n’est acquis, Tout se mérite !

 

Pourquoi la médecine et spécialement la pédiatrie ?

Depuis toute petite, je rêvais d’être médecin et voulais ressembler au Dr Albert Schweitzer (que j’avais vu à la télévision en noir et blanc), ce médecin qui a consacré sa vie à soigner les populations défavorisées en Afrique et qui a reçu le prix Nobel de la paix.  Sauver des vies, soigner les plus démunis est devenu alors mon unique but, que j’ai pu atteindre après de très longues années d’étude à Casablanca, Rabat puis à Bordeaux, où j’ai fait ma spécialité de pédiatrie. J’ai choisi la pédiatrie car j’ai toujours aimé et respecté les enfants. Les enfants évoluent, sont des êtres en devenir, sont à la fois fragiles et forts, leur santé et leur développement dépendent de la qualité des soins qu’on leur apporte mais également et surtout de l’environnement dans lequel ils vivent et de l’affection qu’on leur porte. Etre pédiatre ne se limite pas uniquement à prescrire, vacciner, remplir un carnet de santé. Etre pédiatre c’est avant tout établir une relation de soins, écouter le dit et le non-dit, conseiller, guider, dépister, prévenir, soigner, et protéger les enfants. Etre pédiatre c’est considérer l’enfant non seulement comme un petit bout de chou mais surtout comme un petit bout de femme, un petit bout d’homme, qui évolue, grandit, qu’il faut écouter, entendre, respecter, accompagner et à qui il faut garantir toutes les conditions pour se développer et s’épanouir.

 

Comment est née l’association Bayti ?

BAYTI est née Il y’a plus d’une vingtaine d’années, suite au constat que j’avais fait à l’époque et qui m’a interpellée et surtout indignée, à savoir des enfants errant dans les rues. J’ai alors essayé de mieux comprendre qui sont ces enfants, comment vivent-ils dans la rue et pourquoi en sont-ils arrivés là ? J’ai donc, pour ce faire, sillonné de jour comme de nuit, les rues de Casablanca avec 3 éducateurs pour aller à la rencontre de ces enfants. J’ai découvert un monde parallèle, où des enfants, filles et garçons de tout âge, avaient fui des familles, des institutions qui les violentaient, et s’étaient retrouvés dans la rue à tenter de survivre. J’ai découvert le monde de la rue des enfants : un monde qui allie solidarité et violence, rêves et désillusions, rires et pleurs ; un monde où les enfants ont développé une intelligence de survie, des capacités de débrouillardise ; un monde où les enfants sont stigmatisés, rejetés, raflés et qui pour y survivre, sniffent de la colle, dorment dans des squats, mendient, cirent des chaussures, vendent à la sauvette, …

L’école de la rue m’a beaucoup appris sur l’exclusion sociale, les impacts de la vie-rue sur les enfants mais aussi sur les capacités de résilience de ces anfants.

Indignée par cette « hogra » que subissent ces enfants, j’ai donc décidé de réagir, de protéger ces enfants et de leur donner la possibilité d’avoir leur propre projet de vie. D’où la création de BAYTI, qui   a été faite avec les enfants ; d’ailleurs le nom et le logo de l’association ont été réalisées par les enfants.

 

Quelles sont les actions de Bayti ?

Les actions menées par BAYTI visent à protéger les enfants en situation difficile, à les accueillir, à leur offrir des conditions de vie dignes et une prise en charge intégrée (médicale, psychologique, juridique, sociale, pédago-éducative), en vue de leur réinsertion familiale (dans leurs familles biologiques ou dans des familles d’accueil), scolaire, socio-professionnelle. De plus, des actions de sensibilisation, de plaidoyer sont menées par BAYTI pour faire reconnaître et appliquer les droits de ces enfants. Pour ce faire, BAYTI a mis en place de nombreux programmes : éducateurs rue, centres d’accueil de jour, centres résidentiels, ferme école, familles d’accueil, assistantes maternelles, soutien psychosocial,  assistance administrative (pour l’obtention des papiers d’état-civil) et juridique (en cas de violence, d’abus et d’exploitation des enfants),   guidance parentale, activités pédago-éducatives, culturelles, artistiques et sportives, loisirs, scolarisation/soutien scolaire, formation professionnelle, …

Mais ce qui est le plus important à souligner, c’est l’approche adoptée par BAYTI qui est centrée autour de l’enfant et de ses droits et donc les enfants pris en charge sont considérés comme des acteurs et des citoyens à part entière et participent systématiquement à toutes les décisions les concernant. Un comité d’enfants est élu annuellement par les enfants, un réseau d’enfants et jeunes est appuyé techniquement et financièrement par BAYTI, des représentants et représentantes des enfants siègent au niveau du Conseil d’Administration et du Bureau de BAYTI.

 

Quelle a été la place de vos filles dans votre vie associative ?

Mes filles, depuis la création de l’association, ont   toujours été impliquées dans mon combat. Elles ont participé avec moi à des maraudes, à des visites de structures étatiques d’accueil, à mon enquête terrain sur l’exploitation sexuelle des enfants, …

Elles connaissent l’association, les équipes ainsi que les enfants avec qui elles ont partagé beaucoup de moment et d’activités. Je tiens également à rappeler qu’au début, vu que nous ne disposions pas de structures d’accueil pour filles, j’ai recueilli des filles chez moi et donc elles ont vécu avec mes filles. De plus les enfants savaient où j’habitais et donc venaient me voir à la maison.

Mes filles qui partagent mes valeurs et qui sont indignées par l’injustice et la discrimination, ont toujours été et sont encore mon plus grand soutien.

Et je suis sûre que mon petit-fils de 2 ans fera de même car il évolue et baigne dans ces valeurs qui sont intergénérationnelles.

 

Vous apportez beaucoup aux enfants, mais eux aussi vous apportent énormément ; qu’est-ce que vous avez appris d’eux ?

J’ai appris beaucoup des enfants.  Le courage, la générosité, la résilience dont ils font preuve, malgré leurs conditions de vie, sont à SALUER grandement. Ces enfants sont capables de partager, de sourire, de pardonner à ceux qui leur ont fait du mal. Ces enfants ont des capacités d’innovation et de créativité hors pair. Il faut juste leur offrir des opportunités leur permettant de développer leurs capacités.

 

Quelle est votre fonction au sein de l’ONU ?

J’ai exercé la fonction de Rapporteur Spécial des Nations-Unies sur la vente des enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants pendant 6 ans (Début 2008 à Fin 2014). Durant ce mandat,  j’ai  évalué la situation des enfants dans plus d’une vingtaine de pays situés dans les 5 continents, j’ai soumis des rapports au Conseil des Droits de l’Homme à Genève et à l’AG des Nations Unies à New York, j’ai participé à des congrès internationaux, rencontré des enfants victimes de ces crimes, collaboré étroitement avec les ONG internationales, les agences et mécanismes des Nations Unies, INTERPOL, réalisé des conférences de presse, interpellé les Etats et la Communauté internationale, pour faire entendre la voix des enfants, faire des recommandations aux décideurs politiques et suivre leur mise en œuvre. Depuis, je continue à travailler avec les Nations Unies en tant qu’Experte indépendante, notamment sur les enfants en situation de rue, les enfants travailleurs, les enfants migrants/réfugiés, l’exploitation sexuelle des enfants dans l’industrie du voyage et du tourisme et dans les grands évènements sportifs et culturels. Parallèlement au Maroc, je travaille notamment avec l’UNICEF sur la politique de protection des enfants, la justice adaptée aux enfants, la santé des enfants

 

Vous avez arrêté la médecine en 2005 pour pouvoir vous consacrer à toutes vos autres activités ? Cela vous manque-t-il ? Pouvez-vous nous parler de ces activités ?

J’ai cessé d’exercer la pédiatrie, après une trentaine d’années d’exercice, pour me consacrer pleinement à la protection des enfants contre toutes les formes d’abus, d’exploitation, de négligence et de violence, non seulement au Maroc mais à travers le Monde. Mes activités sont diverses et variées : je suis membre de plusieurs organisations et instances nationales (BAYTI, CNDH, Fondation Mohamed VI pour la réinsertion des détenus) et internationales (African Child Policy Forum, Child Helpline International, Bureau International des Droits de l’Enfant, Global Child rights monitoring Platform) ; je suis Enseignante sur les droits de l’Homme et de l’enfant, l’exclusion sociale et le développement,  au sein des Universités de Sciences –Po-Paris, Descartes-Paris, UQAM-Montréal, Nottingham-UK ; et enfin je suis experte internationale auprès des Nations Unies, de l’UNICEF et de la Banque Mondiale.

 

Que pensez-vous des nouvelles associations marocaines ?

Je suis ravie que les associations se développement, que leur nombre augmente et surtout qu’elles soient portées par de plus en plus de jeunes impliqués. Mais elles gagneraient à être renforcées, notamment en ce qui concerne leurs méthodes de travail et leur gouvernance interne. Les associations font face à des défis de taille à savoir la qualité des ressources humaines et la pérennité financière, qui impactent fortement leur fonctionnement ainsi que la qualité et la durabilité de leurs actions.  En ce qui concerne les associations oeuvrant dans le domaine de la protection de l’enfance à travers tout le royaume, je tiens à signaler qu’en 2013, un réseautage a été initié avec l’appui de l’UNICEF, permettant ainsi aux associations d’être plus outillées, plus compétentes et plus fortes en matière notamment de plaidoyer pour la protection et la promotion des droits de l’enfant.

 

Quel regard portez-vous sur la jeunesse marocaine ?

La jeunesse marocaine est diverse, plurielle, fait face à de nombreux obstacles et inégalités en matière d’éducation, d’accès à l’emploi, d’opportunités. La jeunesse marocaine a beaucoup d’attentes qui ne sont pas satisfaites par les réponses apportées par les décideurs politiques. Les jeunes sont impatients, très réactifs et s’attendent à des réalisations rapides et efficaces.

En ce qui concerne la participation des jeunes dans la vie sociale et politique, les jeunes sont encore vus comme un problème à résoudre et non comme faisant partie de la solution aux difficultés qu’ils rencontrent ; les jeunes ne sont pas abordés comme des agents actifs du changement, des acteurs clés pour le changement social, la croissance économique et l’innovation technologique.

Mais les jeunes ont su contourner ces contraintes en utilisant des canaux alternatifs d’expression. Depuis quelques années, et particulièrement après le printemps démocratique maghrébin, nous assistons à une très forte implication des jeunes dans le champ politique. Ces jeunes semblent opérer en marge du champ politique institutionnalisé, mais leur engagement fait d’eux des acteurs notables et inconditionnels dans la transition démocratique de leur pays. Cette jeunesse fait appel « systématiquement » aux Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) pour diffuser leurs idées, aspirations, organiser les actions collectives et demander des RÉFORMES. Cet engagement des jeunes les a propulsés au-devant de la scène et a fait de la question de la jeunesse un enjeu essentiel pour l’action publique.

 

Quel serait votre message pour les générations actuelles et à venir ?

Indignez vous !

Continuez à vous mobiliser, à investir l’espace public, social et politique, pour faire entendre votre voix.

Je voudrais conclure par cette citation de Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies : « Personne ne naît bon citoyen ; aucune nation ne naît démocratie. Mais pour tous deux, il s’agit plutôt de processus en constante évolution. Les jeunes doivent être inclus dès leur naissance. Une société qui se coupe de sa jeunesse se coupe de sa source de vie et se condamne à mort ».

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