Nadia SABRI

D’où venez-vous ? Où vivez-vous ?

Je suis née à Rabat, j’y ai grandi et j’y vis toujours. J’enseigne d’ailleurs à la Faculté des Sciences de l’Éducation de Rabat. De part mes origines, ma mère est de Fès et mon père du Souss, de Argana précisément.

 

Avez-vous été influencée sur votre choix d’études ? Si oui, par qui ?
Les choses sont venues d’elles-mêmes, certainement aussi orientées par mon éducation, mon milieu de vie, mes goûts et intérêts. Ceci, sans oublier l’impact de mes enseignants notamment universitaires qui ont affiné mon goût pour l’art et  la littérature, et mon esprit critique globalement.

 

Comment vous est venu l’amour de l’art ?

Il s’est plutôt révélé à moi, puis je l’ai cultivé et je continue de l’entretenir, un peu comme on ferait avec une rose sur une minuscule planète. J’ai grandi dans un milieu où l’art se vivait avec une presque évidence : La musique, la photographie, la littérature bien entendu, mais aussi l’art culinaire, les finesses du langage. Ma grand-mère maternelle est un registre inépuisable dans cet art, elle m’a donné le goût de la nuance et du jeu de mots. Pour le reste, j’ai grandi dans un  milieu ouvert  et cosmopolite favorable à l’art.

Plus tard, la rencontre avec l’œuvre de Max Ernst (dans mon travail de thèse de doctorat), et notamment mes rencontres dans les  milieux de  l’art et de l’histoire de l’art à Paris et en Allemagne, ont été décisives. Mes rencontres et amitiés avec les historiens  de l’art Werner Spies et Günter Metken, et avec l’ethnologue Sigrid Metken ont été marquantes dans mon parcours de vie. Mes expériences dans la pratique muséale et en politique culturelle en Allemagne et en France ont aussi forgé mon approche de manière globale.
 

Pourquoi être curatrice alors que vous auriez pu vous contenter de votre carrière de professeur ?

Les deux activités ne s’opposent pas dans ma vision, chacune inspire l’autre. L’essentiel étant toujours de tisser des fils et de mettre en évidence des connexions, voire même des « dé-connexions », passibles de créer quelque chose de nouveau. J’enseigne l’histoire des idées et des arts à la Faculté des Sciences de l’Éducation de Rabat, mais aussi l’histoire de l’art depuis plus de dix ans à l’école d’architecture de Casablanca, et avant à l’école Nationale d’Architecture de Rabat. Avant cela, j’ai dirigé pour quelques années l’école de design Art’Com à Rabat.

La pratique curatoriale, et plus globalement le montage de projets pluridisciplinaires, ont toujours été au cœur de mes centres d’intérêt. J’ai monté ma première exposition et projet au Goethe-Institut de Rabat en 2000 : une expo pédagogique sur le traité des couleurs de J.W. von Goethe, accompagnée d’une table ronde sur les couleurs, à laquelle avaient participé l’écrivain (et mon professeur) Abdelfattah Kilito et l’anthropologue Abdellah Hammoudi. Manfred Ewel qui était alors directeur du Goethe-Institut m’a donnée cette opportunité de créer un ensemble d’événements autour d’une thématique.

En 2003 puis en  2004, j’ai assuré la coordination de deux belles expositions à la Villa des arts de Casablanca : art vidéo, art interaction(2003) et art vidéo : interactivité et images nouvelles (2004) qui comptaient des installations de Studio Azzuro, Robert Cahen, Hans Peter Kuhn, Mounir Fatmi, et d’autres artistes. J’ai eu le plaisir de travailler alors avec Sylvia Belhassan directrice de la Villa et grande dame avec laquelle j’ai beaucoup appris. En 2007et 2008, j’ai assuré la direction artistique et le curating  du design-projet marocain participant au projet  global Design et codes culturels dans les pays méditerranéens : textile et céramique. Ce projet, dirigé par le Goethe-Institut de Berlin et la Fondation Anna Lindh, a compté également la participation de designers jordaniens, portugais, et égyptiens. J’ai présenté ainsi l’installation Chemins tissés à l’exposition dédiée au projet à  l’Université des Arts de Berlin. Cette installation d’un ensemble de tissages  était la création d’étudiants-designers au sein de plusieurs workshops encadrés par des designers du Maroc, d’Egypte et d’Allemagne.

D’autres expositions et projets ont parsemé mon parcours jusqu’à aujourd’hui. Mais pour l’essentiel de votre question,  les deux pratiques sont au cœur de la transmission et du partage. Transmission et partage  de valeur, du sens de l’histoire, de la pertinence du monde et de l’importance de l’agir, de l’amour de l’art, etc. Les deux pratiques ont aussi en commun la question du regard : l’enseignement et l’art consistent à donner, à voir, à apprendre à nuancer le regard qu’on peut porter sur le monde.

Bref, les cloisons n’existent que dans les esprits cloisonnés.

 

Quels sont les entrepreneurs qui vous ont le plus inspirée ? Comment influencent-ils votre travail ?

A coup sûr, ce sont les artistes. Les artistes sont les entrepreneurs des possibles, des entrepreneurs de l’avenir, de la vie. Leurs créations ne sont pas nécessairement  traduites par des actions factuelles qui les ramèneraient au plan de la réalité (par les chiffres, la performance au niveau des faits), mais elles portent le germe de tant d’actions d’entreprendre, et de tant de possibles.  Ma démarche cette année dans mon projet Exils a été exactement de partir d’une exposition avec 5 artistes qui ont produit des œuvres sur les territoires de cette question, puis d’enclencher à partir de là avec le colloque (Maroc, terre d’exil) une réflexion, des prises de positions, et un débat passible d’enclencher une énergie. Nous travaillons actuellement à l’édition du livre Exils qui restituera toute cette expérience, et qui certainement donnera lieu à un nouveau processus.

Vous savez, être créatif, c’est en partie donner des formes nouvelles à des idées ou à des émotions, ou vice versa, ou tout simplement créer des réalités protéiformes dans des pratiques constamment  renouvelées. Cette définition me semble juste aujourd’hui, et elle est passible de changer, d’évoluer, de muter, de vivre tout simplement.

 

Quels ont été vos modèles?

Des modèles vivants plutôt que des modèles sur piédestaux. Des modèles accessibles, ceux-là même qui vous accompagnent dans votre parcours de vie, dans les choix que vous faites…J’ai dans mon entourage beaucoup de ces modèles, femmes et hommes, de belles âmes qui m’ont fait et continuent de me faire le bonheur de leurs amitiés, de leurs complicités. Je leur donne aussi toute mon estime et toute mon amitié. Ce sont des artistes, des hommes de lettres, des universitaires, des personnes travaillant dans le monde de la culture, des architectes… mais aussi des gens simples  et doués de bon sens.

 

Quels sont les problèmes que vous avez rencontrés par le passé  et qui vous semblent liés au fait d’avoir été une jeune fille ?

Quand j’étais écolière, j’avais un camarade de classe à mobilité réduite qui était brillant. Le maître était particulièrement prévenant avec lui en raison de son handicap et l’encourageait constamment. Mais, dans mon esprit d’enfant, ce garçon était comme tout les autres  bien sûr, alors je trouvais injuste le traitement de faveur dont il bénéficiait, surtout vis-à-vis de moi qui avais les mêmes résultats par ailleurs. Un jour, je ne sais dans quelles circonstances, j’ai dit clairement au maître ce que je pensais de la question. Il a été amusé et nous a proposé de faire un test écrit commun en disant que la question sera réglée en faveur de celui qui aura la meilleure note. Nous avons relevé le défi tous les deux. J’ai  eu un demi-point de plus que mon camarade. Est-ce que j’avais ressenti l’attitude du maître comme étant une ségrégation vis-à-vis de moi en tant que fille ? Je ne pense pas m’être arrêtée sur cette question particulièrement. Est-ce que mon attitude a impacté négativement mon camarade ? Etait-ce une forme de ségrégation de ma part ? Je ne pense pas. Tout cela dépendait  certainement de nos perceptions des choses, de nos caractères, et de nos capacités à faire de nos échecs des tremplins pour aller vers l’avant.  C’était une question de rivalité enfantine tout court, et surtout d’incompréhension de ma part face à la réalité de l’handicap de mon camarade. Le maître avait un travail à faire dans ce sens.

Mais être une femme n’est pas chose aisée à vivre dans nos sociétés. L’essentiel n’est pas d’en souffrir, ni de rentrer dans une quelconque guerre des genres. Il faut être soi-même (« comme un autre ! »), faire ses choix de vie et tenir le cap. Mais, cela peut être aussi difficile d’être un homme dans une société qui exige constamment de vous de répondre à un schème  préétabli, lequel de surcroit peut être violent.

 

Si vous deviez donner un conseil aux générations suivantes de jeunes femmes que diriez-vous ?

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront » René Char

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