Mounia Benchekroun

D’où venez-vous ? Où vivez vous ?

Issue d’une mère franco-algérienne et d’un père marocain, j’ai vécu à Rabat durant mes 17 premières années, et ai ensuite enchaîné 8 années à Paris dans le cadre de mes études supérieures et d’une première expérience professionnelle. Je suis rentrée vivre au Maroc et plus spécifiquement à Casablanca au moment où j’attendais mon premier enfant, il y a de cela plus de 21 ans.

 

Quelles études avez vous suivies et qui vous a conseillé dans ce choix d’études ?

J’ai suivi durant 5 ans des études de gestion et de finance au sein de l’Université Paris Dauphine ; j’avoue qu’à 17 ans, je n’avais pas la maturité nécessaire pour identifier l’orientation qui me convenait; j’ai donc choisi cette filière un peu par hasard, par défaut et ce choix s’est avéré très vite très décalé par rapport à mes aspirations mais j’ai poursuivi mes études jusqu’à l’obtention de mon DESS en 1992.

 

De la finance au social, quel a été le déclenchement de ce revirement de carrière ?

Après mes études, j’ai évolué, douze années durant, au sein de structures financières (MATIF SA en France, MAROCLEAR, Société Générale au Maroc) dans lesquelles je ne me sentais pas à ma place, en dépit des postes vraiment intéressants et stimulants que j’ai pu occuper (notamment directrice de l’organisation de la Société Générale pendant 5 ans). Ce combat intérieur permanent, provoqué par le décalage entre mes aspirations et ma situation professionnelle, mobilisait une partie importante de mon énergie ; cela m’a donc conduite à m’interroger sérieusement sur ce que je voulais faire de ma vie. Intuitivement, et devant mon besoin pressant de trouver une activité qui aurait du sens à mes yeux, par rapport à mes valeurs profondes, j’avais identifié que le social pourrait être une voix intéressante.

L’événement déclencheur qui a transformé cette intention en action a été les attentats meurtriers qui ont eu lieu en mai 2003 à Casablanca. Dans mon esprit, c’était une évidence, les très grandes inégalités sociales, le manque d’éducation au Maroc avaient un lien très fort avec ces actes meurtriers. Autre évidence, je ne pouvais plus continuer à vivre dans un tel état de disharmonie généré par mon activité professionnelle. C’est donc en mai 2003 que j’ai décidé que je prendrais une année sabbatique pour trouver ma voie et en septembre 2005 j’ai concrétisé cette décision, les deux ans d’écart correspondant au délai nécessaire pour mettre des sous de côté et assumer financièrement ma décision.

 

Comment s’est déroulée votre expérience au sein de la Fondation Zakoura Education?

En quittant la banque, j’étais donc décidée à prendre le temps de trouver ma voie et le social me paraissait le domaine entrant le plus en résonance avec mes valeurs, mais je devais vérifier qu’il ne s’agissait pas juste d’un fantasme. Je devais m’assurer que ce domaine, dans ses aspects professionnels et concrets était bien en phase avec mes attentes. Et la Fondation Zakoura Education est la 1ère structure que je suis allée démarcher, en la personne de son Président fondateur Noureddine Ayouch. Le hasard, la synchronicité, ont fait qu’à ce moment là, le poste de Directeur Général au sein de la Fondation Zakoura Education allait se libérer. J’ai donc effectué deux mois de bénévolat pour découvrir ce nouveau monde à tous les niveaux (le domaine de l’éducation au Maroc, l’univers associatif, le Maroc rural et des bidonvilles …). Et dès la première visite terrain, j’ai senti très fortement que j’étais vraiment à ma place. J’ai donc accepté le poste de Directeur Général (salarié) à l’issue de ma période de bénévolat.

La période de 4 ans qui a suivi reste marquée par une très grande intensité ; j’étais en effet tellement en joie de travailler dans un domaine en phase avec mes besoins d’utilité et de participation à plus de justice sociale, tellement ravie de découvrir cet univers, ses mécanismes, ses rouages, et parallèlement, il y avait tant à faire à tous les niveaux en terme de consolidation, de développement de nouveaux programmes, de recherche de partenariats…, que je me suis réellement donnée sans compter. Je garde un très beau souvenir de cette période, marquée par un travail de très grande proximité avec une équipe très investie dans son travail, par le fait que, pour la première fois de ma vie, l’humain était au centre de mon activité professionnelle, par de très jolis projets, par de nombreux voyages de découverte, par les visites terrain dans les coins les plus reculés du Maroc… Je garde aussi les traces d’efforts très importants, d’un investissement personnel énorme, face aux très fortes contraintes financières qui pesaient sur la structure, face au manque de moyens… Au final, une expérience très riche, pleine d’enseignements.

 

Fondatrice et présidente de Kane Ya Makane, racontez nous la naissance de ce «conte de fée »… et en quoi consistent exactement ses actions

Les prémisses de Kane Ya Makane remontent à la période durant laquelle je réfléchissais aux domaines qui avaient le plus de sens à mes yeux ; j’avais alors pu mettre en évidence de manière intuitive qu’il s’agissait du social et l’art.

Et dès ma deuxième année à la Fondation Zakoura Education, j’ai naturellement commencé à introduire des projets faisant le pont entre l’art et l’éducation (des livres de contes et de proverbes recueillis auprès des femmes en cours d’alphabétisation et respectivement illustrés par des enfants scolarisés dans les écoles de la Fondation et par des femmes alphabétisées ainsi qu’un festival de théâtre impliquant les enfants des écoles de la Fondation). Et à cette occasion, j’ai pu constater le talent exceptionnel des enfants, leur formidable capacité d’adaptation, et confirmer la puissance de l’art comme vecteur de transmission de valeurs, de dépassement de soi et d’expression individuelle.

C’est donc tout naturellement que, après mon départ de la Fondation Zakoura en juillet 2009,  j’ai décidé de créer une association qui porterait cette vision de l’art comme moyen de révéler le potentiel humain, de transmettre des valeurs, et de se mettre au service de l’éducation des enfants et du développement socio économique des femmes.

J’ai décidé d’appeler cette association « Kane Ya Makane », pour illustrer cette conviction qu’avec de la volonté, de la persévérance et de l’engagement, tout devient possible. Et effectivement, avec ces ingrédients, couplé à l’appui précieux de certaines personnes, le premier projet « Talents de femmes » a pu être lancé en octobre 2009.  Son objectif était de permettre à un groupe de femmes vivant dans un douar reculé dans la région d’Agadir, de développer leurs talents artistiques, de renforcer leur autonomie et leur rôle dans la communauté grâce à cette activité artistique et aux revenus qu’elle leur permettait de percevoir.

Parallèlement, mûrissait un autre projet, ciblant les enfants en milieu rural. Son objectif premier était de lutter contre l’abandon scolaire dans les écoles publiques en utilisant l’art comme moyen de faire aimer l’école aux enfants (selon une étude récente, plus du tiers des élèves abandonnent l’école car ils ne l’aiment pas !) et de changer positivement leur rapport à l’apprentissage. Le projet visait également à développer la confiance en soi des enfants, à ancrer leur identité, à faire émerger leur curiosité, leurs capacités d’analyse et de questionnement, à les accompagner dans le développement de capacités de projection, tout cela, grâce aux ateliers artistiques hebdomadaires, utilisant contes, comptines, arts plastiques, théâtre, bandes dessinées, marionnettes et ciné-club dans le cadre d’un programme conçu sur mesure pour atteindre tous ces objectifs.

Là encore, grâce à l’appui et à la confiance de quelques personnes, que je tiens à remercier chaleureusement même si je ne les nomme pas expressément,  les fonds ont été collectés pour permettre le démarrage en janvier 2011 de ce nouveau programme appelé Tanouir (nom choisi en raison de la similitude de son double sens – le fait d’être éclairé, et de s’épanouir- avec les objectifs essentiels de ce projet) dans 8 écoles publiques de la région d’Agadir, bénéficiant ainsi à plus de 2000 enfants.

Par la suite, et grâce à la confiance de nouveaux partenaires, Kane Ya Makane a étendu le programme à deux autres régions (El Jadida et Marralech), permettant ainsi de toucher, depuis le démarrage en 2011, plus de 12 000 élèves et de former plus de 100 instituteurs à des techniques ludiques d’enseignement.

Pour moi, le projet Tanouir porte une double vision : une vision de l’Education qui incorpore, à côté des matières traditionnelles, des activités artistiques (ou autres) comme moyen de développer un environnement favorisant la confiance intérieure et le sentiment de liberté des enfants. Cet environnement et les activités qui y sont déployées permettent à leur tour aux enfants d’explorer en douceur et de manière ludique toutes leurs ressources, leur créativité et leur potentiel, entraînant automatiquement des effets très positifs sur leur rapport à l’apprentissage tout en faisant émerger en eux de nouvelles compétences de vie citées précédemment. En outre, par cette approche qui favorise un ancrage de l’identité des enfants, le projet permet de lever la peur, celle initialement perçue face à l’adulte, face à l’étranger, pour autoriser une ouverture harmonieuse au monde et à ses changements.

Le déploiement de ce programme au sein même des écoles publiques permet de révéler aux yeux des instituteurs d’autres facettes des élèves, de challenger leurs pratiques d’enseignement et de diffuser progressivement une vision plus large de l’Education au sein des écoles.

L’autre vision portée par Tanouir, c’est celle d’une société qui permettrait à tous ses enfants, et notamment les plus vulnérables, d’avoir accès à leurs ressources intérieures, à leur créativité, de prendre conscience de leur potentiel pour être ensuite à même de franchir les différentes étapes de leur vie et devenir des adultes responsables, conscients de leurs choix, et imprégnés de valeurs universelles de paix et de vivre ensemble.

 

Qu’est ce que vous aimeriez faire de plus si vous aviez plus de moyens ?

Plus de moyens signifie pour moi deux choses : en premier lieu, des moyens humains, c’est à dire des ressources humaines complémentaires qualifiées, motivées et qui s’engagent durablement dans la structure et en second lieu, des moyens financiers.

Donc pour répondre à la question, si Kane Ya Makane avait plus de moyens financiers (et nous sommes en train d’en chercher), ils seraient immédiatement alloués à l’extension du programme dans 6 à 8 écoles supplémentaires dans les régions d’Agadir et d’El Jadida, qui sont aujourd’hui fortement en demande de ce programme car leurs directeurs ont pu voir l’impact très positif du projet sur les écoles proches des leurs.

S’agissant du volet ressources humaines, si j’arrivais à mobiliser en plus de la très belle équipe actuelle (30 salariés dont 8 au siège) de nouveaux profils qualifiés et stables, je consoliderais tout d’abord certains volets de notre programme actuel  en recrutant une petite équipe de psychologues pour concevoir et déployer un modèle d’évaluation des effets du projet Tanouir en termes d’épanouissement, d’éveil et de créativité car nous avions tenté de le faire en 2013 pour nous rendre compte assez vite que ce n’était pas notre métier et que le processus était très complexe. Ce travail nous permettrait de confirmer par une démarche « scientifique » les effets de notre projet sur les enfants que toutes les parties s’accordent à reconnaître par ailleurs. Il nous permettrait également d’ajuster plus finement certaines variables de notre modèle.

En second lieu, je lancerais un projet de duplication de Tanouir dans différents pays, notamment d’Afrique, et/ou du monde arabe, car à travers mes différentes missions de conseil, j’ai pu constater à quel point rares sont les projets aussi structurés et documentés alors même que les associations dans ces pays sont fortement sollicitées pour déployer des projets du même type.

Selon moi, outre les aspects précédemment évoqués, cette volonté de démultiplication se justifie par le fait que le contenu de notre projet comporte une part universelle importante et a un réel impact au niveau des enfants, qu’il s’agisse de confiance en soi, de capacités de communication, de créativité, de curiosité, de transmission de valeurs de paix, de tolérance, de fraternité qui me semblent essentielles dans le monde d’aujourd’hui…. C’est un programme qui peut être facilement adapté aux contextes locaux et aisément dupliqué, du fait qu’il est entièrement documenté, qu’il s’agisse de son contenu ou encore des processus de déploiement.

 

Pourquoi avoir choisi les enfants et la femme comme cause à défendre ?

Tout d’abord la femme : durant mes 4 ans à la Fondation Zakoura Education, j’ai été réellement impressionnée de voir à quel point les femmes ont en réalité un rôle très important en dépit du faible rôle officiel qui leur est reconnu, comment leur renforcement (par l’alphabétisation et/ou des activités génératrices de revenus) a des répercussions sur toute la famille et notamment sur leurs enfants, en termes d’éducation, de santé, d’environnement. La femme marocaine (et pas seulement, car j’ai pu le constater également dans d’autres pays) est un véritable pilier et d’un dévouement et d’un sens des responsabilités hors pairs. Elle constituait donc à mes yeux une cible prioritaire qui permettait de la renforcer elle même (déjà un but en soi) tout en générant des effets tellement positifs sur ses enfants.

Les enfants  me touchent profondément, ils ne choisissent pas de naître dans tel ou tel contexte socio-économique et ce sont les premières victimes des inégalités et notamment sociales. L’enfant, c’est en théorie une page blanche, un univers de promesses, mais dans la pratique, dans le milieu rural et dans les quartiers péri-urbains, les enfants sont privés de tellement de possibilités car leur environnement est défavorable alors qu’à l’inverse, ils ont, chacun d’entre eux, un tel potentiel.

 

Vous avez créé votre propre cabinet de conseil spécialisé dans l’éducation et le social, quelles missions exécutez vous ?

J’ai créé mon bureau d’étude Oxygène en même temps que Kane Ya Makane et les deux entités sont très complémentaires. J’ai accompagné des structures variées : associations (identification de la stratégie, organisation, outils de pilotage, guides de capitalisation…), ministères (beaucoup de missions pour le compte de l’ex Direction de La Lutte Contre l’Analphabétisme : guides de capitalisation d’expérience, organisation d’un colloque sur l’alphabétisation en entreprise, étude prospective sur l’alphabétisation des jeunes…), des bailleurs de fonds (missions d’évaluation de projets au Maroc et à l’étranger)… Cette diversité de structures, de types de missions et de domaines (éducation, préscolaire, insertion socio-professionnelle, alphabétisation…) m’a permis d’apprendre tout le long de ces 7 années et de faire de belles rencontres.

 

Si vous aviez un message à transmettre lequel serait-il ?

La question des fortes inégalités sociales au Maroc, et plus spécifiquement celle du drame des centaines de milliers (si ce n’est plus) de jeunes qui sont sortis précocement du système éducatif à un stade quasi analphabète et qui ne disposent aujourd’hui d’aucune perspective d’avenir alors même qu’ils sont censés être la ressource précieuse sur laquelle le pays devrait s’appuyer pour poursuivre son développement, cette question là ne doit pas être considérée comme l’affaire du seul Ministère de l’Education Nationale, des associations et de quelques autres acteurs impliqués. Cela devrait être l’affaire de tous car les enjeux associés et conséquences de cette situation sont énormes. Ces jeunes là sont dans une situation de désespoir terrible car privés très jeunes de tout espoir, de toute perspective d’avenir et de participation sociale, culturelle, politique et professionnelle, alors que parallèlement, ils sont confrontés à un environnement affichant des signes de prospérité et d’indifférence totale vis à vis de leur détresse.

Il me paraît vraiment grand temps, que les pouvoirs publics mais aussi chaque personne, chaque entité intervenant au Maroc prenne conscience de l’urgence d’agir pour résoudre cette terrible problématique, celle de l’exclusion et du désarroi profond d’une grande partie de la jeunesse marocaine.

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