Malika Agueznay

Quelles sont vos origines ? Où vivez-vous ?

Je suis originaire de Marrakech. Je vis et travaille à Casablanca. Mes parents ont vécu entre Marrakech et Tamesloht à la campagne.

Le fait d’avoir vécu dans la nature au milieu d’arbres, d’oliviers, d’animaux, de montagnes (l’atlas parfois très enneigé) depuis ma tendre enfance m’a profondément marqué du côté écologique. Ma mère a été ma plus grande initiatrice à admirer et respecter la nature. Elle faisait de très beaux bouquets champêtres et l’on s’émerveillait toujours des couleurs d’où mon penchant naturel pour les couleurs vives, couleurs propres.
 
Quelles formations avez-vous suivies avant d’intégrer l’école des beaux arts de Casablanca ?

J’ai fait des études médico-sociales, du droit, l’école des Beaux-Arts de Casablanca de1966 à 1970. En 1978, invitée au Moussem Culturel International d’Assilah, j’ai découvert la gravure. Il y avait de grands artistes graveurs et professeurs, Mr Artmowski, Mohamed Omar Khalil, Robert Blackburn. De là, j’ai été à New York pour étudier la gravure dans l’atelier de Md Omar Khalil, puis dans l’atelier  de Robert Blackburn pour la photogravure. J’ai également fréquenté l’atelier « Contrepoint » à Paris dirigé par les artistes Hector Saunier et Juan Valladores. Cet atelier est mondialement connu pour la technique spéciale des couleurs de Hayter. Depuis, je pratique cette discipline en même temps que la peinture et la sculpture.
 
Parlez nous de ce groupement d’artistes qui a donné naissance au « mouvement de Casablanca »

J’ai fréquenté l’école des Beaux-Arts de Casablanca pendant les années 66-70. C’était le “Bahaus marocain”, d’où la naissance du « mouvement de Casablanca »: orientation contemporaine de l’art dirigée vers l’étude, l’observation, la recherche et l’innovation.

A cette époque, les artistes professeurs venaient tous de l’étranger et avaient une vue très contemporaine des différentes disciplines dans l’art.

La formation des élèves était non seulement académique mais orientée vers l’exploration, la recherche, la créativité,  et aussi l’inspiration de notre patrimoine culturel d’une grande diversité et richesse.

Cela renforçait notre action et notre légitimité  dans l’abstraction, les formes géométriques, la notion de l’essentiel de cet art contemporain (héritage très riche telles que les formes arabesques, la calligraphie, la couleur, la matière, tapis, broderie, plafonds du sud peints avec des couleurs végétales, les cuivres, la peau, les tatouages etc…).Tout cela est une grande source d’inspiration et de continuité dans la recherche de notre identité dans l’art universel.
 
Comment est né le Festival d’Assilah et quel rôle y jouez vous ?

Les fondateurs du Moussem d’Assilah en 1978 sont le Ministre Mohamed Benaissa et le peintre Mohamed Melihi, tous deux originaires de cette ville. C’est un projet qui a pour mission la promotion des arts et la culture pour le développement de l’être humain. Beaucoup d’artistes de renommée internationale et nationale y ont collaboré: Artimowski, Mohamed Omar Khalil, Robert Blackburn, Khrisna Ready, David de Almeida, Rafae Naciri, Shu Taka Hachi, Hector Saunier, Nasser Summi, Farid Belkahia, Mohamed Chabaa et moi-même et bien d’autres y ont été invités pour travailler et partager leur savoir, leurs techniques et leurs expériences. Assilah est une « Ville Atelier » d’art et de créativité.

Mon rôle dans le festival: J’ai été invitée à faire une peinture murale en tant que peintre, j’ai découvert l’atelier de gravure, discipline nouvelle pour moi, devenue une passion que je continue de pratiquer.

Depuis quelques années, vu mon ancienneté dans le Moussem d’Assilah, je dirige et anime l’atelier de gravure avec d’autres artistes graveurs de différents pays invités pour réaliser leurs oeuvres et transmettre leur savoir et leurs techniques très spéciales car chaque graveur finit par avoir sa propre technique (exemple: la gravure écologique, électrique, sur bois, linoléum etc…). C’est toujours l’atelier du partage, des connaissances et de l’amitié. Il se dégage toujours une énergie positive dans cette petite ville grâce à la participation du public zailachi, femmes, hommes et enfants. D’ailleurs les ateliers d’enfants sont ouverts toute l’année. On y enseigne la peinture, l’écriture et la poésie.

Mon souhait serait que les marocains prennent conscience que « la gravure d’art » que nous faisons est un art majeur à part entière. Ce sont des œuvres authentiques même si ce sont des multiples et je rends hommage au Moussem d’Assilah d’être la première institution à créer cet atelier qui a formé des artistes et a permis l’étude et la vulgarisation de cet art pratiqué en occident depuis des siècles par les plus grands artistes jusqu’à nos jours.
 
Quels sont les hommes qui vous ont aidé dans votre carrière ?

Ma prise de conscience comme artiste a commencé pendant mes études à l’école des Beaux-Arts grâce à l’encadrement de ces grands pionniers comme Farid Belkahia, Mohamed Melihi, Mohamed Chebaa, Toni  Maraini, Bert Flint au Maroc; Mohamed Omar Khalil, Robert Blackburn aux Etats-Unis et Hector Saunier à Paris à l’atelier 17 « Contrepoint ».

Mon expérience artistique s’est développée par un travail assidu et aussi la fréquentation des artistes côtoyés au Moussem d’Assilah, et ailleurs lors des expositions et biennales. Grâce à  l’ouverture d’esprit et d’innovation de  Monsieur Bennaissa, le moussem est un véritable laboratoire d’art et de création.
 
Vos deux filles évoluent elles aussi dans l’art et la création, qu’en pensez-vous ?

Depuis leur enfance mes filles ont évoluées parmi les artistes, l’art et la médecine. Elles ont choisi l’art et sont très impliquées dans la recherche et le patrimoine.

Amina est artiste avec une formation d’architecte étudiée aux Etats-Unis. Mehdia est Directeur Artistique et a créé son agence de communication. C’est leur choix.
 
Quels ont été les moments déclencheurs dans votre vie qui vous ont amenée à devenir artiste à part entière ?

Depuis l’école des Beaux-Arts, j’ai découvert ma voie dans l’art. Mon côté bohémien et cette liberté d’expression m’ont été bénéfiques pour garder un certain équilibre. L’Art et la culture sont essentiels dans la vie de chacun de nous, que l’on soit artiste ou spectateur.

La fréquentation du Moussem d’Assilah a été un élément déclencheur de la mission et la responsabilité de l’engagement de l’artiste sur la scène artistique non seulement marocaine mais mondiale.
 
Vous êtes la première femme artiste contemporaine du Maroc. Vous sentez vous, de part ce fait, investie d’une mission ?

Etre femme artiste n’est pas une chose simple. On passe son temps à se dédoubler; l’art demande un profond investissement de soi, une grande concentration. La mission est de transmettre, de léguer et de partager avec les autres son savoir, ses expériences; et pour cela il faut être vrai, croire à ce que l’on fait et laisser des traces.
 
A cette époque, l’artiste ne pouvait pas vivre de son art au Maroc. Auriez-vous pu vous investir totalement dans votre passion sans un mari médecin ?

Mon mari a été le premier converti à l’art contemporain et au mécénat; Il est devenu l’ami des artistes et a organisé des ventes aux enchères avec l’artiste Belkahia au profit des enfants des « Chouhada » et d’autres manifestations et acquisitions d’œuvres dans les institutions et chez les particuliers. J’ai eu son encouragement et la liberté d’action dans ma carrière artistique; je l’en remercie pour cela.
 
Quel regard portez vous sur la nouvelle scène artistique marocaine ? 

La nouvelle scène artistique marocaine est très diversifiée, très innovatrice orientée vers le numérique, les installations, la photographie artistique, la vidéo etc… un certain côté éphémère dans l’art me déroute actuellement. Je pense que l’artiste même futuriste est un témoin et représente son époque. Il doit laisser des traces de son œuvre, dans la peinture, l’architecture et dans la mémoire pour les générations à venir. C’est l’identité et en même temps l’universalité.
 
Qu’est- ce que l’art ?

Pour moi, l’art est la nourriture de l’esprit, de l’âme. Chaque individu le perçoit selon sa sensibilité et l’émotion qu’il créé en lui, soit bien être ou autres réactions.
 
Qu’est- ce que l’art contemporain?

C’est l’art qui a prit naissance début du 20ème siècle. Il s’affranchit et renonce à l’apparence des choses, du sujet pour la recherche d’une réalité plus profonde, plus secrète, plus intime de l’artiste; une nouvelle sensibilité du temps, une recherche plastique, plus pure, essentielle. Il donne toute la liberté à l’art, à l’émotion et à la sensibilité.

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