Lamia Najibd

Lamia Naji

D’où venez vous ? Où avez vous vécu ? Et où êtes vous basée actuellement ?

Je suis née à Casablanca de mère française et de père marocain. J’ai vécu au Maroc, en France, aux États-Unis et en Espagne. Si on y inclut les périodes se six mois, il faut aussi citer l’Italie et la Hollande. Je suis aujourd’hui de retour à Casablanca !

 

Comment vous est venue votre passion pour la photo ?

Par concours de circonstance.Au départ, je savais surtout ce que je ne voulais pas faire. Après le traditionnel stage en entreprise requis en école de commerce, j’ai très vite compris que ce n’était pas une vie pour moi. J’avais d’autres choses à vivre, à dire et à partager. C’est mon cousin à Paris, Touhami Ennadre photographe de renom qui, au vu de mon désarroi, a mis une caméra entre mes mains. Il m’a appris à développer des films, à faire les planches contact, tirer des épreuves. Il m’a beaucoup encouragée à persévérer dans cette voie. La passion est venue après.

 
A quel moment de votre vie avez-vous compris que vous étiez photographe et que vous vouliez vivre en tant que tel ?
Si c’est une date que vous me demandez, je vous répondrais : ce matin.
Je pense que c’est une décision qui se prend chaque jour, comme pour le sport ou pour une relation. Ça n’est jamais tout à fait acquis. C’est un amour qui grandit  à mesure qu’il est vécu.

 

Vous êtes l’une des premières femmes marocaines photographes, si ce n’est la première, comment cela s’est –il passé pour vous au Maroc ? Racontez nous vos débuts.
Le premier mot qui me vient à l’esprit est : Isolée. Dans les années 90, le monde de l’art était (encore plus) élitiste et fermé. Les seuls acteurs culturels « public » étaient les instituts français et les quelques galeries du ministère ou de la fondation de l’O.N.A.  Pas de Boul’tek, pas d’Uzine, pas de Source du Lion, bref : pas de lieux de rencontre et d’échange pour ceux qui ne bénéficient pas de soutien familial ou d’un réseau relationnel conséquent. Et si la photographie d’art peine encore à prendre sa place aujourd’hui, à l’époque elle était inexistante. J’ai eu la chance d’obtenir des bourses de résidences à l’étranger qui m’ont permise de rencontrer et d’être confrontée à d’autres artistes. J’ai été encouragée et confortée dans mes choix. Je suis consciente de ma chance et dès que je peux tendre une main je le fais. C’est ainsi que j’ai initié avec Jamal Abdenassar le premier concours photo mode lors de la 6°édition de FestiMode en 2011 en offrant une visibilité à de jeunes photographes totalement inconnus. L’année suivante, lorsque Patrice Armengau alors directeur de l’institut français de Casablanca me confia le commissariat d’une exposition collective à la galerie Delaporte, j’ai également tenu à n’inviter que des jeunes photographes et vidéastes de talent mais invisibles sur la scène artistique. « Maroc 2012 »  était pour la plupart la première exposition en galerie d’art. Une porte ouverte qui a porté ses fruits puissent qu’au moins une œuvre de chaque artiste a trouvé acquéreur. Mieux encore: plus récemment l’un d’entre eux, Hassan Ouazzani, a été sélectionné à la vente aux enchères d’art contemporain de la CMOOA (que je félicite en passant pour son réel engagement dans la promotion de l’art contemporain marocain) du 30 avril 2016 et son œuvre a été vendue ! Trop fière !

 

Décrivez nous votre travail en 3 mots

Ce sont effectivement trois mots qui définissent mon œuvre dans son ensemble. Trois mots qui s’entrechoquent et s’entremêlent.

Identité. Intime. Universel.

La question de l’identité s’est imposée à moi presque fatalement du fait de ma double culture. Cela m’a amenée à m’interroger sur le « quoi, le pourquoi et le comment» de la différence et logiquement sur ce qu’il y a de commun entre tous : l’Universel. Intime, parce qu’il n’existe pas de manière plus efficace pour parler de tous que de parler de soi, en toute sincérité.

 

Quelles bourses avez vous reçues ?

La première fut celle de l’Unesco-Aschberg en 1994 pour une résidence de six mois à Turin en Italie, en partenariat avec la Fondazione Italiana per la Fotografia. C’est en partie ce travail qui m’a valu ma toute première exposition en solo à la galerie Meltem de Nawal Slaoui en 1995. Vint ensuite la bourse du Nederlands Foto Instituut pour une résidence de six mois à Rotterdam avec à la clef l’exposition « Parcours Rotterdam » dans leurs locaux en 1996 ; puis l’atelier du Maroc à la Cité Internationale des Arts à Paris et enfin celle de la prestigieuse Casa de Velazquez à Madrid de 1997 à 1999. J’ai aussi bénéficié tout de suite après d’un atelier au sein du Hangar, centre de création audiovisuel à Barcelone pour une période d’un an où j’ai pu produire ma première vidéo « I Love Cats » en Mai 2000.

 

De tous les sujets que vous avez traités, quel est celui qui vous a le plus plu ou le plus marquée ?

Il m’est difficile voire impossible de faire un top 10 de mes œuvres, je les aime toutes ! Cela dit, la série et la vidéo « Couleurs Primaires » qui traite du rituel de transe Gnawa est la plus marquante pour moi, sans doute à cause du contexte dans lequel elle a été créée. Je vivais à Madrid à l’époque et c’est en arrivant au Maroc pour entamer mon projet que j’appris la mort tragique de mon compagnon. Elle marque le début d’une longue période de deuil, de douleur et de perdition. C’est aussi mon dernier travail en noir et blanc.

 

Quelles sont les personnes qui vous ont inspirée ? Comment influencent-elles votre travail? Quels sont les hommes qui ont été présents dans votre vie ?

Mon père, pour m’avoir interdit de faire des études artistiques (je l’ai tellement bien écouté que je n’ai plus rien étudié d’autre, académiquement parlant bien sûr) et pour avoir su admettre son tort (je suis sa grande fierté aujourd’hui !) ; Mon cousin Touhami Ennadre pour m’avoir transmis le gout de la perfection et le courage du dépassement de soi ; Hassan Sefrioui de la galerie SHART pour avoir offert à mon travail une visibilité au Maroc, pour m’avoir fait confiance et m’avoir donné carte blanche pour une exposition bien avant que la photographie ne connaisse l’engouement actuel et ce, surtout, dans une période ou moi-même n’étais plus bien sûre de grand chose après la perte de mon compagnon quelques années auparavant. J’ai utilisé cette opportunité pour rebondir, pour redevenir photographe et pour me lancer le défi de la couleur. Jusqu’à lors, je travaillais uniquement en noir et blanc, développant les films et faisant les tirages moi-même. Le noir et blanc était à mon sens le seul moyen efficace de véhiculer l’émotion en photographie.

Mais il me fallait un changement tout aussi brutal que la mort de mon ami, il me fallait passer à autre chose, il me fallait me dépasser. Et je trouve que j’y ai bien réussi !

 

Quel était votre rêve de petite fille ?

Des souliers de verre. Je me suis toujours demandé comment Cendrillon avait pu danser des heures sans les briser, surtout lorsqu’elle dévale les escaliers pour rejoindre son carrosse. Impressionnant !

 

Si vous aviez été un homme, auriez-vous entrepris la même carrière ?

Peut-être que oui, peut-être que non… Quoiqu’il faille beaucoup de courage pour entreprendre une carrière artistique et nous savons toutes, nous les femmes, que c’est loin d’être la qualité première de nos hommes.

 

 

Quels sont les champs susceptibles de vous intéresser que vous n ‘avez pas encore explorés ?

Pour ce qui est de l’expression artistique, rien qui ne soit bien loin du support strictement photographique. Que l’image soit montée en films comme mes précédents travaux (I Love Cats en 2000, « Couleurs Primaires » en 2005 ou « Yes, We Are ! Moroccans » en 2013) ou qu’elle soit animée comme pour mon travail en cours, la photographie reste au centre de ma création. À mon sens, quoiqu’en dise et même sans artifice, elle offrira toujours des possibilités de découverte et de surpassement. Elle est mon moteur.

 

Si vous deviez donner un conseil aux générations suivantes de jeunes femmes que diriez-vous ?

Tant que vous êtes en apprentissage, inspirez-vous des plus grands et de tout ce qui se fait. Soyez curieuse. Posez-vous les questions : quelles sont les œuvres qui vous émeuvent le plus et pourquoi elles vous émeuvent. Puis une fois que débute votre propre recherche, cessez de regarder ce qui se fait autour de vous. Attachez-vous à développer votre propre regard sur le monde. Essayez d’être le meilleur de vous mêmes, dépassez-vous et doutez toujours. Doutez même du doute. Vous ne serez peut-être pas riches de suite mais un travail sincère trouve toujours sa place dans ce monde. Et il la garde.

Alors, bon courage !

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