Laila Belghiti

Quelles sont vos origines ? Où vivez-vous ? 

Je suis née et j’ai grandi à Rabat. Après l’obtention de mon baccalauréat au Lycée Descartes, j’ai intégré la faculté de médecine et de pharmacie de Rabat. J’ai dans un premier temps exercé mon métier à l’hopital avec passion et me suis par la suite installée à mon compte. Parallèlement à l’exercice de ma profession de médecin, j’assure le poste de professeur de l’enseignement supérieur à la FMP.
 
Avez vous toujours voulu être Gynécologue et avez vous été influencée sur votre choix de carrière ? Si oui, par qui ? 

En toute honnêteté, mon choix de carrière a d’abord été motivé par mon besoin de satisfaire le rêve de ma mère. En revanche, j’ai opté pour une spécialité qui me rapproche de ma condition de femme. En tant que femme, je me sentais plus proche de leurs maux, plus apte à ressentir tout ce dont elles auraient besoin. Un lien nous unit en tant qu’humains.
 
Le fait d’être une femme a-t-il été plus un avantage ou un inconvénient pour votre carrière? 

Ces questions d’ordre existentiel qui voudraient que la carrière soit différente selon que l’on soit un homme ou une femme ne cesseront de m’interpeller. S’il est des métiers dans lesquels cela pourrait exercer une influence je citerai les professions qui recourent à la force physique, je reste, par exemple, fascinée par les femmes qui mènent une carrière militaire. Du reste, la société devrait se détacher de cette logique binaire qui ne cesse de mettre à mal la parité. Pas plus tard qu’hier, un collectif féministe, en France, appellait les femmes à cesser de travailler le Lundi 7 Novembre à 16h34 en vue de protester contre les inégalités salariales, et je trouve cet appel d’une grande pertinence. L’équation du collectif est simple: ces inégalités représentent la différence moyenne de rémunération horaire brute entre les travailleurs de sexe féminin et masculin. Ainsi, si nous étions en parité salariale, les femmes travailleraient bénévolement à partir de cette date et ce jusqu’au 31 Décembre 2016.
 
Pensez vous que cela aurait été différent si vous aviez été un homme ? 

J’aurai été différente. Je n’aurai pas été celle que je suis aujourd’hui. La seule différence est peut être que certaines femmes font passer leur réussite à travers la reconnaissance de leurs parents. D’une certaine façon, Prouver à leurs parents qu’elles sont à la hauteur de leur amour.
 
Vous exercez un métier qui consiste, en partie, à « donner la vie ». Qu’est ce que cela représente pour vous ? 

Je vais répondre d’abord à votre question avant de soulever deux points qui me paraissent importants. Donner la vie est un moment d’une rare intensité où le mot devient faible face à l’ampleur d’une telle émotion. Souvent, nous réduisons la gynécologie obstétrique à l’accouchement, or, c’est un monde très vaste qui engloble l’aspect physiologique (grossesse, accouchement) mais qui comprend aussi tous les maux de la femme; à savoir les perturbations endocriniennes, la difficulté de concevoir avec toute la hargne qui entoure cette frustation de ne pas concevoir aussi facilement que les autres et aussi le conditionnement de la grossesse, la recherche de la perfection et du contrôle absolu. Naturellement, nous voulons des enfants normaux: beaux et intelligents. Il arrive malheureusement que le médecin se retrouve face à un diagnostique difficile. Il peut être lié à l’état de santé de l’enfant, de la mère. Il faut être en mesure de l’avancer. Un enfant n’est pas un organe supplémentaire, c’est un organisme vivant qui siège à l’intérieur du corps de la femme. L’organisme de la femme enceinte est fragile, toute complication prend des dimensions monumentales. La responsabilité du gynécologue est double: il a deux vies entre les mains, liées l’une à l’autre par un cordon ombilical. Du moment où le cordon n’a pas été coupé, la moindre complication de la mère impacte l’enfant. Il faut faire preuve d’une précision chirurgicale, d’une grande capacité d’anticipation et d’action dans un espace temps extrêmement réduit. Nous n’avons pas conscience de l’omniprésence du danger qui guette une naissance, un moment heureux et tant attendu.

Le gynécologue est aussi amené à diagnostiquer des maladies lourdes telles que, par exemple, un cancer. Au Maroc, la synthèse de l’ensemble des données d’incidence disponibles des cancers convergent vers l’évidence que nous sommes face à une priorité de santé publique. Chez la femme, les types de cancer les plus fréquents sont le cancer du sein et le cancer du col de l’utérus. A l’annonce de la maladie, le patient sera plus enclin à désigner son gynécologue comme responsable plutôt que l’oncologue.
 
Quels sont les hommes qui ont été présents dans votre vie ? 

Mon père, qui a su trouver les mots et intervenir à des moments determinants: dans mes choix d’orientation, mes décisions professionnelles et personnelles. Il n’a jamais cessé, de son vivant, de me soutenir. Il n’est plus des nôtres aujourd’hui, mais il m’a accompagné et continue de me porter. Mon époux, qui m’a accompagnée et soutenue dans les épreuves qu’une vie peut réserver. De grands professeurs m’ont aiguillée dans mon métier, m’ont appris, avec beaucoup de bienveillance, l’art de la médecine.
 
Quel était votre rêve de petite fille ? 

Je n’avais pas de rêve à proprement parler. J’ai cherché l’excellence de façon obsessionnelle, cherché à faire ce que j’avais à faire de la façon la plus assidue. Le bon Dieu nous interrompt, dans notre course vers la perfection, pour nous faire comprendre que nous ne sommes qu’humains. Nous traversons des épreuves que nous appelons par la suite expériences illustrant un précieux adage : le mieux est l’ennemi du bien.
 
Comment êtes vous parvenue à l’exercice libéral ? 

Ma plus grande frustration a été de devoir quitter l’hopital public. J’y était très attachée, c’est une école aux ressources infinies où le don de soi règne en maître. Une institution d’exception qui m’a beaucoup appris et apporté. J’y suis entrée comme interne et j’y ai gravi tous les échelons. Et comme tout médecin, qui exerce en libéral, c’est là que j’ai appris mon métier. Mon départ est lié à une décision mûrement réfléchie dans laquelle il y avait d’abord des motivations personnelles, essentiellement l’envie de découvrir un nouveau mode d’exercice. Bien sûr les contraintes sont nombreuses, l’exercice libéral implique beaucoup de gestion et l’argent occupe encore une place non négligeable dans la relation médecin-patient. Si je suis partie, c’est aussi à cause d’un malaise que ressentent aujourd’hui bon nombre de praticiens dans les hôpitaux. Certains médecins sont faits pour exercer dans le milieu hospitalier, c’est une question de personne. La conjoncture m’a encouragée à m’installer à mon propre compte.
 
Comment pourriez vous définir ce malaise ? 

Autrefois, au Maroc, le CHU proposait, en plus de soins d’un grande compétence, la gratuité à 100%. Nous sommes passés d’une médecine de qualité et gratuite à une médecine onéreuse. Parallèlement, les organismes de prise en charge n’ont pas suivi, restés sur la base de chiffres obsolètes. Ainsi, le malaise est lié à notre façon de percevoir le médecin, qui est vu non comme porteur de soins mais comme prestataire de services. Dans le cas de la procréation médicalement assistée (FIV-ICSI), l’organisation des soins ne cesse d’évoluer, nécessitant un investissement permanent et continu : ces moyens ont un coût qui incombe en très grande partie au praticien. De son aisance matérielle à exercer découlera une indépendance plus affirmée. Quoi qu’il en soit, l’indépendance de la décision médicale doit être strictement étrangère à toute considération pécuniaire. Lorsqu’un patient me sollicite, un accord tacite s’instaure entre nous, créant un lien fort, une véritable relation humaine. Dès lors, je me tiens à lui assurer ma disponibilité et mon dévouement.

C’est un malaise que l’on rencontre au quotidien, dans un contexte sanitaire fragile, marqué par des déficits importants. Est il possible de reprocher à la profession de vivre de son art au motif qu’elle est appelée à assurer dévouement et disponibilité à celui qui souffre ? Le médecin est payé pour son savoir et son savoir faire, mais il y’a aussi une autre dimension, le savoir être, et c’est pourquoi on parle d’honoraires et non de facturation. Le médecin est honoré pour ce qu’il est, il faudrait tourner le dos au malaise qui se crée systématiquement lorsque le médecin parle d’argent. L’aspect pécuniaire ne doit en aucun cas interférer sur la décision médicale. Dans la relation thérapeutique, l’argent est il un moteur ou un frein à l’indépendance de la décision médicale ?
 
Si vous deviez donner un conseil aux générations suivantes de jeunes femmes que diriez-vous ? 

Redorer l’image du médecin et lui rendre ses lettres de noblesse. Sans dignité, c’est notre citoyenneté qui est mise à mal. Dans la scène politique, on préferera mettre en avant les défaillances du milieu médical aux dépens de l’ensemble des sacrifices liés à la profession. Le médecin est un sacerdoce. Je pense qu’il y’a une très belle page à écrire sur la profession.

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