Asmaa Chraibi

D’où venez vous et où habitez vous ?
Casablanca. J’y suis née, j’y ai grandi….et j’y vis depuis mon retour au Maroc en 1999.

 

Où avez vous fait vos études d’architecture et pourquoi ce choix ?

J’étais en première quand mes parents ont travaillé avec un architecte marocain pour la construction de leur maison à Casablanca. Il m’arrivait d’assister aux réunions, d’en discuter… je pense que c’est à ce moment là que j’ai eu le déclic. Un grand monsieur, qui m’a sensibilisée à sa passion entre art et technique.
Du coup, je me voyais  étudiant à Paris, en architecture. Etant l’unique fille et l’aînée de mes deux frères, mes parents étaient réticents à l’idée de me laisser partir. Après négociation, nous sommes parvenus à un accord : je ferais mon premier cycle à Toulouse avant d’aller à Paris pour les quatre années suivantes.
 

Comment s’est déroulé votre retour au Maroc ? Quelles difficultés avez vous rencontrées par rapport à votre expérience au Canada ?
Je ne suis pas rentrée tout de suite. J’ai eu l’opportunité de travailler à Montréal de 96 à 99.  Après quelques stages en France et au Maroc, c’était ma première vraie confrontation au monde professionnel.

Ma bonne étoile et surtout mon entêtement  m’ont fait atterrir dans une agence bien établie dirigée par un architecte italien (A. DIMIELE). Dans cette petite structure, j’ai donné le meilleur de moi-même et pendant deux ans j’ai navigué entre le travail de bureau et les chantiers. Nous étions peu nombreux et je multipliais les tâches. Hormis le dessin assisté par ordinateur (qui il y a quinze ans se pratiquait tout juste en France), j’ai appris la gestion interne, l’interface avec le client, la synthèse des lots, etc … ce que l’on n’enseigne pas forcément durant les études.

Ma dernière année à Montréal, je l’ai passée dans une grande agence «l’usine par excellence» (ROBIN&ROTMAN), une autre approche et autant de boulot …

En 1999 je suis rentrée pour me marier; l’année du changement.

Certes un retour non sans douleur, après tant d’années d’absence et une société qui m’effrayait quand même à l’époque.  J’étais armée et pas toujours détendue, bien motivée à faire ma place. Après quelques mois de travail en freelance, j’ai ouvert mon agence.

 

Racontez nous votre rapport aux hommes sur votre lieu de travail ; avez-vous rencontré des difficultés avec eux du fait d’être une femme ?
Le fait d’être une femme, le fait d’être jeune aussi…. mais la difficulté n’est pas forcément là où on l’attend.

Les premiers temps j’appréhendais plutôt  les chantiers et le rapport aux ouvriers. C’est vrai qu’il y avait de l’étonnement et même de l’amusement de la part des hommes sur les sites. J’ai eu droit à « …où est l’architecte? » plus d’une fois; cependant face à la rigueur et au professionnalisme, j’ai pu rétablir l’ordre.

Les hommes de terrain sont aussi pragmatiques que moi; et comme mon travail était bien fait, il n’y avait pratiquement plus de place pour le sexisme.

Par contre cela n’est pas aussi simple dans les administrations ou face à la structure hiérarchique de la maîtrise d’ouvrage, où malheureusement le pouvoir s’accompagne parfois de misogynie.

Au final, cette problématique n’est pas propre à notre pays et on constate étonnamment  que même dans des régions plus développées on peut encore souffrir d’être une femme.

Cependant je ne nie pas que sans mes hommes qui ont cru en moi, je n’en serais pas là aujourd’hui.

 

Quels sont les hommes de votre vie et quelle influence ont-ils eu sur votre carrière ?

Mon grand père pour sa culture du théâtre.

Mon autre grand père pour son amour des puces.

Mon père pour sa rigueur et son intégrité.

Mon mari qui continue à me supporter.

Monsieur Van Treeck chez qui j’ai effectué mon 1er stage ou encore mon professeur de l’école d’architecture et directeur de thèse, Monsieur Naizot à Paris La Villette… et d’autres architectes connus et moins connus que j’ai eu la chance de côtoyer à un moment et qui ont confirmé ma passion du métier.

Enki Billal (dessinateur), Samuel Beckett (écrivain), Saladi (peintre), Almodovar (réalisateur) sont des hommes qui me séduisent par leurs œuvres.

 

Qu’est ce qui a changé dans votre manière d’entreprendre depuis vos débuts ?

Indubitablement j’ai mis de l’eau dans mon vin.

Mon esprit à principes, logique et carré, j’ai du le refaçonner pour parler la même langue que mes concitoyens (hommes ou femmes d’ailleurs) et surtout pour ne plus me rendre malade pour un retard, une excuse bidon ou tout simplement un manque de motivation.

Aujourd’hui je suis moins « frontale » et peut être plus tolérante; je suis devenue plus flexible et permissive.

 

Et si vous nous parliez de votre travail, de votre conception de l’architecture

Sans vouloir être chauvine, je considère l’architecture comme l’un des plus beaux métiers du monde. C’est le juste équilibre entre l’art et la technique si je puis me répéter. En effet, on apprécie la beauté d’un ouvrage grâce à son esthétique car sont respectés l’ordre, l’harmonie, la fonctionnalité et les proportions des volumes. Puis il y a la lumière. Et pour ne citer que cette fameuse phrase de Le Corbusier:  « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière». Je suis de cette école ou du moins j’essaie. Pour moi, l’architecture est une sculpture « fonctionnelle  » qui allie beauté, solidité, pérennité et confort.

En général, le scénario de mes projets se déroule comme suit:

Il y a ce geste artistique au moment de la conception; ce petit quelque chose qui fait qu’on tient l’idée, la forme commence à se définir, le rêve devient réalité.

Il y a les contraintes techniques du programme à la structure, l’optimisation, le terrain, le coût, la réglementation… et le puzzle se met en place; la solution n’est plus très loin!

D’ailleurs les deux moments que je préfère dans la réalisation d’un projet sont d’abord la conception, le gribouillage sur la feuille blanche qui peut durer des heures … Et quand l’idée se matérialise enfin.

Après la livraison d’un projet, je tire une grande satisfaction de mon travail dès lors que le client m’invite pour un café chez lui.

 

Quels sont les architectes qui vous ont inspirée?

Louis Kahn pour la double peau,

Le Corbusier pour son plan libre,

Louis Baragan pour la couleur,

Tadao Ando pour le silence,

Zaha Hadid pour la complexité,

Franck Ghery pour sa fantaisie,

Jean Nouvel qui a toujours un projet innovant et bien d’autres….

Après mes années d’études où je me suis familiarisée avec les architectes à travers leur période (renaissance, baroque, classicisme, modernité…), c’est à travers mes voyages que je me nourris. Dès que j’ai l’occasion, je m’envole pour une ville ou l’autre; je découvre des bâtiments, certains de l’extérieur et d’autres que je visite et qu’importe qui en est l’auteur.  Et parfois, c’est la publication

d’une réalisation incontournable qui me guide dans des quartiers invisibles aux touristes.

 

Quelles sont les femmes que vous admirez ?

Ces femmes libres, ces femmes indépendantes… ces femmes qui conjuguent l’élégance, le travail, la responsabilité d’une mère et la légèreté de continuer à rire et à aimer la vie.…. « Raht el bal » hmmm quel défi!

 

Quels sont les champs susceptibles de vous intéresser et que vous n’avez pas encore explorés ?

Il me reste encore beaucoup à explorer dans mon métier lui même. J’ai réalisé des projets résidentiels, bureaux, établissements scolaires, des commerces… si demain un projet de musée, d’hôtel, de gare ou d’aéroport se présente ce serait une nouvelle aventure et un exercice motivant … C’est aussi ça que j’apprécie dans ce travail ; la variété de la commande peut générer un nouvel élan.

 

Si vous deviez donner un conseil à votre fille pour réussir sa vie de femme, que lui diriez-vous ?

à ma fille et toutes ces générations à venir : POSITIVE ATTITUDE et  ESTIME DE SOI … car on n’est jamais mieux servi que par soi même.

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