Sophia Sebti

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Est ce que l’architecture était une passion d’enfance ou un choix imposé par les circonstances de la vie ?

Depuis mon jeune âge je voulais exercer un métier libéral, jouir de mon indépendance et développer ma propre carrière. Ma mère qui est pédiatre fut un modèle pour moi. C’est une femme qui s’est construite professionnellement en toute indépendance, c’était tout naturel pour moi d’aller sur ses pas. Pour ce qui est de l’architecture, j’ai toujours porté un regard différent sur la création, la construction et les espaces qui m’entourent.

 

Vous avez fait vos études d’architecture aux Etats-Unis, qu’est ce que cette expérience vous a apporté ?

Une fois mon baccalauréat en poche, j’ai décidé d’aller à Chicago pour poursuivre des études en architecture. Mon choix n’était pas fortuit, Chicago est la capitale de l’architecture aux Etats Unis. J’y suis restée cinq ans. Cette expérience m’a profondément marquée. Au cours de ces cinq années, je rêvais architecture, je vivais architecture, je respirais même architecture. Après quelques temps, j’ai intégré Studio Gang cabinet d’un couple d’enseignants à l’école. J’ai travaillé là-bas un an. Pour la petite histoire, le studio est dirigé par Jeanne Gang, la première femme à avoir construit un gratte-ciel aux Etats Unis.

C’est une agence assez jeune, avec un esprit ouvert. Ce qui m’a le plus marquée, c’est le travail d’équipe. On nous jugeait sur la qualité de notre travail et non selon notre sexe ou classe sociale. C’est très libéral comme manière de travailler. De retour au Maroc, j’ai essayé d’instaurer cette manière très libérale de travailler mais ça n’a pas marché.

 

Est ce que vous estimez que c’est plus difficile pour une femme d’évoluer dans l’entreprise marocaine ?

En 2006, je suis rentrée au Maroc pour des considérations personnelles. J’ai commencé par travailler en freelance sur des concours. Ensuite j’ai intégré le studio de l’architecte Abdelouahed Mountassir. Au bout de quelques années, j’ai décidé de me lancer à mon propre compte. Travailler dans une entreprise marocaine n’est guère évident. Dans une agence il y a l’architecte, les dessinateurs et les jeunes architectes et leur mission se limite à travailler sur la 3D et la conception. Cette hiérarchie imposée entravait mon épanouissement. Ayant travaillé aux Etats-Unis, le contraste était flagrant. Aux USA, nous avions le droit de toucher à tout. Je pouvais très bien ramasser la poubelle que faire des maquettes physiques ou assister aux grandes réunions. Ce contraste m’a poussée dès 2009 à travailler à mon compte.

 

Pour revenir à la situation de la femme dans le milieu de l’entreprenariat, est ce que vous avez estimé qu’il y a une différence de traitement entre les hommes et les femmes?

Au début de ma carrière, j’avais un bon potentiel, les cabinets d’architecture voyaient en moi quelqu’un qui a fait ses études à l’étranger et donc qui a forcement une certaine qualité de travail et de rigueur.

J’étais studieuse et motivée mais au Maroc j’avais l’impression qu’on travaille au compte-gouttes, on ne se donne pas à 100%. Bien que j’avais un bon salaire, je me sentais exploitée. C’était valable pour les femmes comme pour les hommes.

Au niveau du chantier, c’est différent. Quand les maçons me voient, cela les intriguent. Parfois ils peuvent facilement avoir des réactions machistes. Mais en même temps j’essaie de passer outre. Quand je suis sur le terrain -et bien qu’ils n’y soient pas habitués- je parle d’égal à égal avec mes interlocuteurs. Être une femme n’est pas un obstacle pour moi. Je fais mon travail, je veille au grain et ils me le rendent bien. Un respect s’installe entre nous. Je pense que c’est mon côté américain.

 

Après avoir expérimenté le travail en entreprise, vous avez décidé de faire cavalier seul. Êtes vous satisfaite ?

Je m’en sors pour le moment. C’est plus le fait de démarcher de gros projets qui pose problème parce qu’il y a une dizaine d’agences qui ont la main mise sur tous les projets du royaume et ne laissent que les petites miettes pour les jeunes architectes indépendant(e)s.

 

Comment faites-vous, pour “survivre” dans ce milieu hostile ?

Je mise plutôt sur les petits projets. Je fais beaucoup d’aménagement pour des boutiques, construction de villas, rénovations… [http://www.sophiasebti.ma/] Pour les concours, je m’associe avec d’autres confrères ou consoeurs. Nous nous sommes d’ailleurs organisés au sein d’une association intitulée “Architectes non-anonymes”. Cette association regroupe une petite communauté de jeunes architectes. On essaie d’optimiser au maximum notre savoir faire et on propose des créations plus contemporaines…

 

Comment voyez vous la femme au Maroc aujourd’hui ?

La femme au Maroc a de gros défis à relever. Ce n’est un secret pour personne, ce n’est pas évident d’être une femme au Maroc parce qu’on évolue dans un milieu controlé principalement par la gente masculine. Si une femme est entrepreneur et indépendante, elle est généralement considérée comme une femme cruelle et ayant mauvais caractère.

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