Nadine Hanafi

Nadine Hanafi

Quelles sont vos origines ? Où vivez-vous ?

A chaque fois qu’on me pose cette question, je demande à la personne si elle désire la version longue ou la version courte ! Ma mère est originaire de Fès et mon père de Taounate. Je suis née à Minneapolis pendant qu’ils y faisaient leurs études supérieures. Par la suite, j’ai grandi à Agadir et après y avoir eu mon bac au lycée français, je suis partie faire mes études à Los Angeles. Je suis maintenant installée à Miami depuis bientôt 5 ans.

 

Racontez nous comment vous avez vécu votre départ du Maroc pour les Etats Unis ?

J’ai quitté le cocon familial très jeune. A 17 ans, j’ai quitté la paisible vie d’Agadir pour la « big city life » de Los Angeles avec seulement deux valises et un rêve. J’étais très excitée à l’idée de partir vivre cette aventure. Mes parents l’étaient moins. J’étais la seule de ma promo à partir faire mes études aux Etats Unis. La plupart de mes camarades partaient en France. Du coup je me suis sentie assez seule à l’autre bout du monde et j’ai perdu le contact avec beaucoup de personnes; mais au final, aller m’exiler dans une terre inconnue et me forger une personnalité loin de mes références d’enfance et de ma « comfort zone », c’est ce qui a fait de moi la personne que je suis aujourd’hui.

 
Quel a été votre parcours scolaire ?  Puis votre parcours professionnel ?

J’avais fait un parcours sans faute au lycée, mais à l’université mon parcours scolaire a pris quelques virages. Parce qu’on n’avait pas les moyens à l’époque, j’ai dû abandonner mon rêve de faire mes études à l’école très réputée de USC (University of Southern California) et partir faire mes études dans un « community college », l’équivalent de la fac. Aux Etats Unis, le niveau
scolaire de la fac est vraiment bas, équivalent au collège / lycée dans le système français. Du coup, je me suis très vite ennuyée en cours parce que tout était trop facile. En même temps, mon père m’avait laissée me prendre en main complètement. Plus d’argent de poche, j’ai donc dû travailler pour subvenir à mes besoins et payer mes études et quand j’ai découvert l’univers du
travail, j’ai commencé à prendre plus de plaisir à travailler qu’à étudier. A 19 ans, après avoir eu un job dans le crédit immobilier, j’ai suspendu mes études pendant presque 2 ans et avec le crash financier de 2007, j’ai décidé de reprendre mes études. Plus tard, j’ai intégré la même école que mon frère qui était en Floride et j’ai eu mon Bachelor (with honors) en Commerce International à la Florida Institute of Technology. Après avoir eu mon diplôme, j’ai travaillé dans une agence de pub pendant un an, puis en tant que directrice marketing dans une agence de voyage pendant un an et demi. C’est pendant que j’étais dans ce poste là que m’est venue l’idée de « We Are Visual ».

 

Comment vous est venue l’idée de créer « We Are Visual »?

Alors, l’idée de We Are Visual m’est venue un peu par accident. Cela faisait déjà des années que je rêvais de commencer mon affaire mais j’attendais la bonne idée et le bon moment. Pendant que je travaillais dans l’agence de voyage où j’étais directrice marketing, mon boss est venu vers moi en urgence pour me demander de lui créer une présentation PowerPoint pour un
client. Ce jour là, notre graphiste n’était pas disponible. Alors j’ai créé cette présentation pour eux comme je les faisais toujours : artistiques et originales. Mon boss a beaucoup aimé mon travail alors il m’a demandé d’en faire une autre, et puis une autre, et puis une autre… et au bout de quelques semaines j’étais devenue la « PowerPoint Girl » dans la compagnie et toutes les présentations devaient passer par moi. J’assurais même des formations pour les employés pour leur apprendre à utiliser PowerPoint de manière plus créative et productive. Après quelque temps, je me suis rendue compte que je n’étais pas payée pour tout ce travail supplémentaire que je faisais. J’ai pris une calculatrice et j’ai estimé combien d’argent j’économisais à cette entreprise. C’était à peu près $10,000 par mois. C’est là que j’ai eu mon moment « Eureka ! » : et si je pouvais vendre ce service a d’autres entreprises ? J’ai fait mon étude de marché et je me suis lancée dans l’aventure avec $7000 en poche.

 

Quels sont les problèmes que vous avez rencontrés, durant votre jeunesse, qui vous semblent liés au fait d’avoir été une jeune fille ?

Comme on le sait tous, au Maroc (et même un peu partout dans le monde) dès qu’une fille atteint la puberté, on la met dans une cage dorée. Moi qui étais un peu garçon manqué, je ne pouvais plus sortir jouer au foot avec les garçons dans la rue. Je ne pouvais plus voir mes amis en dehors de l’école. J’ai par la suite été hyper protégée par ma famille, ce qui fait que j’ai grandi en étant très naïve et complètement inconsciente de la dure réalité du « real world ». Cela m’a causé des ennuis plus tard quand j’ai quitté la maison parce que je n’avais pas cet esprit débrouillard, ce « street smart » comme on dit en anglais. J’étais dangereusement crédule. Je n’avais pas de concept de « money management ». J’étais une proie facile pour ceux qui auraient voulu profiter de moi. Et je me suis cassée la figure plus d’une fois.

 

Pensez-vous que pour une femme il est plus facile de réussir aux Etats Unis qu’au Maroc ?

Je pense que le machisme et le sexisme existent partout. Certes ils sont peut être plus prononcés dans des pays comme le Maroc mais, même aux Etats Unis, il n’est pas facile pour une femme de réussir. D’ailleurs les femmes entrepreneurs sont toujours une minorité ici. Il y a 2 ans j’ai assisté à une conférence où les organisateurs avaient nominé et rassemblé les 100 jeunes entrepreneurs de moins de 35 ans les plus prometteurs. J’étais en présence de la nouvelle génération de jeunes entrepreneurs américains. J’étais choquée de découvrir que sur 100 entrepreneurs, nous n’étions que 12 femmes.
Je pense qu’être une femme, où que l’on soit dans le monde, est toujours malheureusement un handicap. On ne nous prend pas forcément au sérieux. Encore moins quand on est une femme jeune. On a du mal à être payé ce qu’on vaut et notre manque de confiance fait qu’on se sous-estime et qu’on sous-estime notre valeur ajoutée.
Ajoutez à cela la pression familiale et sociale qui fait qu’à un certain âge, on commence à nous dire que la réussite professionnelle c’est pas tout et que la vraie réussite est celle de fonder une famille… et il faut vraiment être une femme en acier pour sauter tous ces obstacles et réussir.

 

A l’inverse, le fait d’être une femme arabo musulmane aux Etats Unis a-t- il rendu les choses plus difficiles pour vous ?

C’est peut-être dure à croire mais être une femme arabo musulmane aux Etats Unis ne m’a jamais freinée ni causé aucun soucis. Une chose que j’aime profondément dans ce pays c’est la méritocratie : on te juge sur ton « hard work » et ta capacité à apporter une valeur ajoutée à l’économie ou à la société américaine. Les américains racistes et ignorants restent une minorité.
Au contraire, mes origines et ma religion suscitent souvent la curiosité des américains qui n’hésitent pas à me poser des questions sur l’Islam et le Maroc et finissent souvent par vouloir booker un vol pour Marrakech dès que je leur parle de la beauté de notre pays et de la chaleur humaine de son peuple.

 

Quel a été votre sentiment lorsque vous avez été classée par le magazine arabianbusinessmagazine.com parmi les 100 arabes les plus influents au monde pour l’année  2015 ?

J’étais très honorée par ce classement que je considère plus comme un encouragement qu’une réussite en soi. Je suis contente d’avoir l’opportunité de représenter la femme marocaine dans ce classement mais je juge qu’il y a beaucoup de femmes magnifiques au Maroc qui ont accompli beaucoup plus que moi et qui méritent plus que moi d’être sur cette liste. Pour moi le plus important c’est de montrer une image positive de la femme marocaine dans le monde arabe et j’espère voir de plus en plus de femmes marocaines se distinguer et faire entendre parler d’elles dans le monde arabe parce la réputation de la femme marocaine en a besoin et les marocaines ont besoin de plus de « role models » positifs, des femmes qui réussissent dans l’entreprenariat et pas seulement dans les concours de beauté.

 

Quels sont les hommes qui ont été présents dans votre vie ?

Mon père et mon petit frère.
Mon frère a toujours été mon plus grand supporter et une des seules personnes qui osent me dire la vérité en face. Dieu sait que son honnêteté m’a souvent donné le « bottage de fesses » dont j’avais besoin.
Mon père et moi sommes très proches depuis mon enfance. Il a été mon meilleur ami et parfois mon meilleur ennemi. Il a souvent été très dur avec moi et ne m’a jamais traitée comme une princesse. Je lui en voulais avant de ne pas m’avoir gâtée comme les papas gâtent leurs filles mais plus tard j’ai appris qu’il m’avait gâtée d’une autre façon. Il m’a endurcie et m’a éduquée un peu comme un garçon pour que j’apprenne à dépendre de moi et jamais d’un homme. Il a fait preuve de « tough love » avec moi. Dans les moments durs du début de mon entreprise, quand je lui ai demandé de me faire un crédit, il m’a dit d’aller trouver un boulot et que si je n’avais pas la force et la patience d’endurer les difficultés du début, je n’aurai pas le courage d’aller très loin.
Je l’ai souvent haï pour sa dureté avec moi mais je l’ai toujours aimé et j’ai toujours remercié Dieu d’avoir eu la chance d’avoir un papa comme lui. Quand on sait que c’est un « self made man » qui a quitté sa famille à Taounate à 11 ans pour aller vivre chez son oncle dans la grande ville (Fes) et faire ses études, qu’il a par la suite fais ses études en France et reçu son doctorat aux Etats Unis et qu’il est au jour d’aujourd’hui un grand responsable diplomatique aux Nations Unies, on ne peut qu’avoir du respect et de la confiance en ses conseils. Il me dit souvent : « ma fille si j’ai pu arriver aussi loin avec mes modestes origines, alors tu n’as pas d’excuses que de réussir avec les moyens que je t’ai donnés.

 

Quelles sont les femmes qui vous inspirent ?

Angelina Jolie pour son travail humanitaire avec UNHCR et son identité de « citizen of the world » Queen Rania pour sa représentation positive de la femme arabe moderne. Malala Yousafzai pour son esprit rebel et intrépide face au terrorisme et à l’ignorance.
Sheryl Sandberg pour son encouragement de la femme entrepreneure.
Maya Angelou, Coco Chanel, Ellen Degeneres, Sophia Amoruso, Marie Forleo, Gabrielle Bernstein, Jennifer Lopez….
Toutes les femmes qui osent la différence et n’ont pas peur de changer le « statu quo » sont des femmes qui m’inspirent. Et ma maman bien sûr, qui m’inspire à être une mère de famille qui aime ses enfants plus que tout et se dévoue entièrement à leur bonheur.

 

Quel serait votre conseil pour les jeunes filles marocaines ?

Vous êtes très belles mais ne capitalisez pas que sur votre beauté. Parce la beauté est éphémère mais la vraie réussite et l’intelligence se respectent pour toujours. N’ayez pas peur de faire des métiers pas « sexy » parce que vous trouverez moins de concurrence, plus d’opportunités et plus d’admiration dans les domaines moins « glamour ». Et soyez soudées entre vous parce que l’union fait la force et des femmes fortes, bosseuses qui se soutiennent et s’encouragent sont des femmes indestructibles.

 

Quels sont les champs susceptibles de vous intéresser que vous n’avez pas encore explorés ?

Pour l’instant je suis concentrée sur l’économie de l’immatériel et les produits digitaux vendus en ligne mais j’ai toujours voulu commencer une affaire dans le domaine du tourisme et du service. C’est quelque chose que j’envisage dans le long terme inchallah.

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