Ghita Triki

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Quelles sont vos origines et où vivez-vous ?

Je suis originaire de Safi, j’ai grandi à Marrakech et je vis à Casablanca depuis 25 ans. Toute ma famille est de Safi, une ville fondée au XIe siècle qui, de par son histoire et son ouverture sur l’Atlantique, a de tout temps nourri un rapport d’ouverture et de tolérance envers autrui et pour laquelle je garde des attaches de cœur. Je tenais à le souligner car elle mériterait une plus grande attention pour son développement culturel et touristique.

Quant à mes parents, ils étaient assez nature et bohèmes, nous avons été portées mes sœurs et moi par la douceur de vivre propre au Marrakech des années 70. J’ai reçu une éducation tout en ouverture, en justesse et en modération, où importait l’être plus que le paraître. Nous étions entourés d’artistes et de chercheurs qui ne cessaient d’explorer le Maroc pour connaître ses traditions, son art, ses habitants… J’étais souvent de l’expédition avec mes parents et leurs amis de tous bords.

Quel a été votre parcours scolaire et universitaire ? Votre famille vous a-t-elle conseillée ou dirigée vers cette voie ?

Dans cet entourage propice à la créativité, ma sensibilité pour l’art était naturellement là très tôt et je pense tout simplement que c’est héréditaire. Mes parents ne m’ont pas seulement laissée, mais ils m’ont appris à suivre et à cultiver très jeune ce penchant. J’avais tout le temps sous la main des livres et des piles de papier à dessin, et à vrai dire, ils étaient convaincus que c’était plus important que les études !

Mon oncle Farid Triki, qui était plasticien, m’a énormément encouragée, formée et mise sur les rails. Tous les samedis, autour de pots de peinture, nous avions, des conversations sur Matisse et Picasso, la situation des arts plastiques au Maroc, ses influences, son évolution…

Et cela continue puisque j’ai épousé un galeriste, lui-même issu d’une grande famille de collectionneurs d’art.

 

A quel moment avez vous su que vous vouliez vous dédier à la médiation dans l’art ? Et pourquoi la médiation plus tôt que la pratique ?

Dans ma prime jeunesse, je rêvais d’être styliste et je dessinais des costumes, en ayant Yves Saint Laurent comme figure tutélaire. Mais à 16 ans, lors d’une visite à un centre commercial censé être une vitrine de la mode à Casablanca, j’ai eu peur de me retrouver coincée dans un domaine qui n’était pas encore abouti au Maroc. J’ai décidé de mettre de côté mon rêve, sans pour autant abandonner l’option Baccalauréat Arts plastiques. Après des études à la fois pratiques et théoriques en fac d’art plastiques, j’ai compris que j’aimais plutôt parler d’art et transmettre ma passion via le mécénat, l’écriture, la communication, l’analyse, la médiation… plutôt que d’exercer dans un atelier. Je me suis alors orientée vers une école pionnière en management culturel à Paris, où étaient rigoureusement enseignées les pratiques de mécénat institutionnel et de marketing culturel. J’ai fait le bon choix car mon retour au Maroc au début des années 90, correspondait à une montée en puissance des fondations d’entreprises, lesquelles, conscientes de leur rôle culturel dans la société, constituaient des collections et ouvraient des espaces d’art. C’est donc une chance pour moi de continuer à mettre en pratique ce que j’ai appris il y a plus de vingt ans à l’école, et c’est dans le partage que je m’épanouis le plus, en essayant de construire, grâce à la Fondation Attijariwafa bank, un discours accessible autour de l’œuvre d’art et des artistes.

 

Quelles sont les personnes qui vous inspirent ?

Ce sont des moments et des lieux plutôt. Ce qui se passe ici et maintenant ! J’aime la poésie urbaine qui vibre plutôt que les paysages de campagne bucoliques. Une cour avec des arbres qui vous surprend derrière la porte d’un immeuble moderne en plein Maârif, une ombre portée, un étalage improbable, la nuit à Casablanca, tous ces immeubles Art déco qui gardent encore les marques d’une vie puissante, la ferveur d’une biennale ici ou à Dakar…

Mes plus grandes émotions proviennent aussi de la contemplation d’œuvres dans les musées. Généralement, il se produit toujours un déclic, catalyseur d’un nouveau projet après avoir déambulé des heures dans une galerie d’art.

Deux légendes de la culture pop du XXe siècle m’inspirent en permanence : David Bowie et Bryan Ferry. David Bowie a érigé la métamorphose en art, des millions de personnes dans le monde s’identifient à ses personnages à différents moments de leurs vies. Bryan Ferry, avec son groupe Roxy Music, a inventé en 1971 le glam rock, une forme épicurienne de rock ayant créé des codes sonores et visuels très sophistiqués.

C’est lorsque la forme d’art est le plus totale que je suis finalement le plus inspirée.

 

Après 2 ans à la fondation ONA, vous avez participé à l’ouverture de l’espace art de la BCM, devenue depuis Atiijariwafa. Racontez-nous comment cela s’est déroulé.

C’était en 1995, grâce au caractère visionnaire de feu Abdelaziz Alami, la BCM détenait déjà une grande part de ce qui est aujourd‘hui l’immense collection de peinture d’Attijariwafa bank. La banque avait besoin d’une personne pour la conserver et la pérenniser. En même temps, la volonté était d’ouvrir ce patrimoine au plus grand nombre et d’inscrire la banque dans le paysage culturel, faire dialoguer l’art et la banque…

C’est ainsi qu’une année après, en juin 1996, nous avons inauguré l’espace d’art Actua, en plein cœur d’un circuit artistique bien connu des amateurs, qui inclut entre autres, l’école des Beaux-Arts de Casablanca, l’église du Sacré-Cœur, la Villa des arts et bientôt le Casa Arts.

J’ai parcouru un long chemin depuis, où j’ai eu l’occasion de réaliser de belles rétrospectives comme des programmes avant-gardistes de création contemporaine, de réaliser la fusion de deux importantes collections (BCM et Wafabank), de conduire des commandes, de dénicher des artistes aujourd’hui parfaitement intégrés et d’être au cœur parfois du processus créatif d’une œuvre…

Ma mission est d’assurer la programmation et l’animation artistique, de chercher des partenaires, des artistes jeunes à promouvoir et des artistes historiques à mieux connaître, tout cela en veillant à toujours à être proche du public.

 

Être responsable du Pôle Art & Culture de la fondation d’une banque, quel sentiment cela vous procure-t-il ?

Cela me procure depuis 21 ans un grand sentiment de fierté et de sérénité, adoubé par un engagement ferme, de la part de la banque comme de la mienne, dans la voie artistique. Je suis guidée par un sentiment de reconnaissance qui me stimule pour avancer.

 

Le fait d’être une femme vous a-t-il aidé dans votre carrière ou au contraire handicapée ?

Etre une femme dans le métier et le milieu où j’exerce est plutôt un atout. La question du genre ne s’est jamais posée lorsqu’il s’est agi de travailler, de collaborer avec des artistes et de monter des projets visant à rendre l’art accessible à tous. Au sein de l’entité où je travaille, nous sommes en majorité des femmes, pleines d’énergie et de volonté pour créer, innover et défendre nos idées. A vrai dire, c’est très positif.

La plupart du temps, j’ai travaillé avec beaucoup d’artistes et de critiques d’art hommes, et cela s’est toujours fait dans une connivence intellectuelle et spirituelle qui transcendait le rapport au féminin et ses préjugés.

Et je constate avec bonheur un équilibre de plus en plus grand dans la répartition des artistes femmes et hommes du Maroc et de sa diaspora.

 

Quelle femme vous donne envie de collaborer avec elle (tous domaines confondus) ?

Une femme artisane, tisserande du Moyen-Atlas par exemple. J’admire ces femmes qui tissent et brodent, patiemment et silencieusement, des symboles immémoriaux depuis des siècles.

Mais j’aimerais aussi organiser une grande exposition réunissant toutes les artistes femmes marocaines d’ici et d’ailleurs. C’est l’énergie collective qui est source d’inspiration et de création, même si derrière ce sont toujours des femmes de caractère qui prennent les initiatives. J’aurais aimé connaître Chaïbia par exemple.

 

Si vous deviez nous parler du « marché » de l’Art aujourd’hui au Maroc, que nous diriez-vous ?

Un marché de l’art encore timide et restreint qui, à quelques exceptions près, a du mal à s’internationaliser. Mais derrière lequel agissent des personnes, des collectionneurs privés, des galeristes et des institutions plutôt engagés, un musée qui pourrait agir comme courroie de liaison entre art moderne et art contemporain…

Les artistes actuels semblent depuis peu vouloir se prendre en main, avec des résidences indépendantes et ancrées dans leurs lieux d’origine, des échanges hors des circuits élitistes et des pratiques très diversifiées, allant du dessin à l’installation, en passant par le son. Il faut veiller à ce que le tout digital ne vienne soustraire son âme à la création matérielle et que le « tout » discours ne prenne le dessus.

Pour les plus anciens, nous sommes à un tournant de notre fraîche histoire des arts plastiques. Je le vis pour ma part comme un moment important de questionnement sur le rôle des avant-gardes des années 60.

Ce sont donc deux courants qui coïncident, ce qui est exceptionnel.

On aimerait qu’ils se rencontrent plus, que cela commence à l’école et qu’il y ait plus de lieux et d’espaces de diffusion.

Gageons sur cette florissante pépinière de curatrices, curators et médiateurs bénévoles qui fait tandem avec les artistes et investissent l’espace public et les lieux en friche.

 

Un conseil pour les jeunes artistes marocains ou ceux qui rêveraient d’embrasser une carrière dans l’art.

Tournez votre regard vers votre pays et votre continent, protégez votre patrimoine matériel et immatériel. Lisez, écrivez, réécrivez et surtout impliquez-vous dans la société civile pour être maître de votre histoire.

 

Si vous deviez conseiller 3 livres à la jeunesse marocaine, quels seraient-ils ?

Difficile de limiter le choix à trois ouvrages à un moment où les jeunes ont besoin plus que jamais d’être abreuvés de culture générale. Je proposerais, par paires, des ouvrages marocains et étrangers, mais dont le sens est universel quel que soit l’âge.

Les fameuses fables arabes « Kalila wa dimna » dont quelques-unes ont été reprises par La Fontaine. Les « Contes des mille et une nuits », pour l’enchantement infini qu’ils procurent.

« Le chapelet d’ambre », d’Ahmed Sefrioui. « Don Quichotte », de Miguel de Cervantes, chef d’œuvre de littérature universelle. Parce qu’il n’est pas de rêve inutile.

Et deux livres de haute portée spirituelle : « Le vivant fils du vigilant » du philosophe andalou Ibn Tofail, un roman mystique très court et facile à lire, qui est le précurseur du fameux Robinson Crusoé.

« La Conférence des oiseaux » de Farid-Uddine Attar, un conte d’une grande sagesse sur la quête de spiritualité par le cœur et non par le dogme. Et ne jamais oublier les bandes dessinées !

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