Farida Belyazid

Farida Belyazid

Quelles sont vos origines ? Où vivez vous ?

Je suis originaire de Tanger où j’ai fait mes études primaires et secondaires. J’ai ensuite vécu à Casablanca quand je me suis mariée et plus tard à Paris quand j’ai divorcé. Ensuite j’ai décidé de revenir à Tanger pour m’y installer définitivement. Quoique, vu mon métier, je bouge beaucoup à travers le Maroc et le Monde.
 
Quelles études avez vous poursuivies pour devenir scénariste et réalisatrice ?

A Paris, j’ai fait une licence de Lettres Modernes à Paris VIII, puis j’ai fait l’Ecole Supérieure des Etudes Cinématographiques (l’ ESEC), tout ça dans les années 70. Toujours à Paris où j’ai passé dix ans, j’ai fait des stages en réalisation et j’ai réalisé mon premier documentaire « Identités de femmes » pour l’émission Mosaïque sur FR3.

Je suis retournée au Maroc pour produire  » Une brèche dans le mur » de Jillali Ferhati, qui a été sélectionné à Cannes dans la section  » La semaine de la critique ».

C’est à partir de là que je me suis décidée à retourner au Maroc dans les années 80, car j’avais envie de travailler sur ma culture et la faire connaitre. J’ai pensé que puisque nous consommons les images des autres, nous devons produire nos propres images.
 
Vous êtes l’une des premières femmes marocaines réalisatrice, comment avez vous vécu ce statut ?

Au Maroc la production cinématographique était à ses balbutiements. Personne n’y croyait. Les tentatives étaient individuelles. On nous prenait pour des fous.

Le secrétaire d’état à la communication de l’époque, qui était un grand poète, m’a même dit:  » Tu es folle, il ne peut y avoir de cinéma au Maroc ».

J’ai répondu : »Je suis peut-être folle, mais il y aura un cinéma au Maroc » et j’ai tapé sur la table.

Donc qu’on soit une femme ou un homme, cette carrière n’était pas du tout valorisée, et nous étions confrontés aux mêmes difficultés. C’est notre passion qui nous portait.
 
Qu’est ce qui vous a poussée à faire du cinéma et est ce que vos proches étaient d’accord avec ce choix de carrière ?

Dans mon enfance, Tanger était une ville internationale, on y projetait des films du monde entier. Ma mère aimait beaucoup le cinéma et m’y emmenait souvent dans l’après midi. Je me souviens d’avoir vu à 5 ou 6 ans « Samson et Dalila », « Ulysse », « Quo Vadis », « Autant en emporte le vent »,  » Marcelino Pan Y Vino »,  » Cendrillon » et bien d’autres…Plus tard, avec mes frères qui étaient plus grands que moi, j’ai vu les film de Abdelwahab, Farid El Atrach et Abdelhalim Hafed, sans oublier les films indiens dont la magie des couleurs et des danses me ravissaient.

Mais quand j’ai voulu faire du cinéma personne n’a compris. Sans trop rentrer dans les détails je dirai que j’ai compris très tôt que pour être libre de ses choix, il fallait être indépendante financièrement. C’était un vrai défi pour moi et pour les autres. Je me suis retrouvée à travailler, à élever mes filles (Ayda avait 5 ans et Kenza 3 ans) et à étudier en même temps. Ce fut la période la plus intense et la plus épuisante de ma vie.
 
Comment avez vous réussi à produire votre premier film ?

J’ai commencé par produire le premier film de Jillali Ferhati dont je parle plus haut. Pour cela j’ai vendu les quelques bijoux de famille que j’avais, j’ai eu l’aide précieuse de quelques amis dont Me Ziane et le concours du CCM, dont le directeur de l’époque, M. Kouider Bennani avait accepté de se lancer dans l’aventure.

Une grande joie et une vraie galère qui s’est reproduite à chaque financement des films qui ont suivi. Je remercie au passage les personnes nombreuses qui ont soutenu cette volonté qui m’habitait.

 

Vous êtes réalisatrice mais également scénariste,  comment travaillez vous ?

J’aime écrire et j’ai abordé le cinéma par l’écriture. J’écris pour moi et pour d’autres réalisateurs qui me le demandent comme Abderahmane Tazi. J’ai écrit pour lui « Badis » et  » A la recherche du mari de ma femme ». En ce moment nous travaillons sur le scenario d’un film sur Fatema Mernissi.

Je passe à la réalisation quand le scénario est trop personnel comme celui de mon premier long métrage « Une porte sur le ciel »
 
Quel regard portez vous sur le cinéma d’aujourd’hui, a-t-il changé par rapport à vos débuts ?

Bien sûr les choses ont changé depuis mes débuts. Nous avons réussi à nous faire entendre de nos pouvoirs politiques qui ont compris l’importance de produire nos propres images. Mais nous n’avons toujours pas un vrai marché qui nous permette un réel épanouissement. Cela continue à être très dur. Bien sûr la profession s’est étoffée de nouveaux réalisateurs, de nouveaux comédiens et de nombreux techniciens. Nous faisons de plus en plus de films mais il faut reconnaitre qu’il y a toujours eu de bons films, des films moyens et des navets. Hier comme aujourd’hui.
 
Qu’avez vous ressenti lorsque vos avez obtenu votre premier prix ? Est ce que ce sentiment est devenu moins intense avec les autres prix que vous avez reçus ?

J’ai bien sûr été très heureuse de recevoir des prix, c’est chaque fois une reconnaissance. Mais le plus important est que mes oeuvres ont été sélectionnées dans de très nombreux Festivals à travers le monde et qu’on m’a souvent demandé de faire partie des jurys.
 
Vous travaillez actuellement sur une série de documentaires sur le patrimoine berbère marocain, pouvez vous nous en dire plus ?

J’ai rencontré Dounia Benjelloun qui est une excellente productrice à un moment où j’ai décidé de ne plus produire mes films. Je n’avais plus l’énergie de porter les deux casquettes.

C’est Dounia Productions qui m’a permis d’écrire et de réaliser des documentaires sur le patrimoine culturel amazighe, notre culture la plus ancienne, dans des conditions optimales. De nombreux prix nous ont été décernés dans des Festivals à Los Angeles et à Cannes.

J’ai toujours travaillé sur notre culture qui est profonde et diverse. Je considère que la plus grande richesse de l’humain c’est sa diversité culturelle. Tous ces devenirs possibles de l’humain me fascinent. Trouver cette complicité avec Dounia est un vrai bonheur, d’autant plus que cette culture encore vivante, depuis des millénaires, est en train de changer avec la modernité d’une part et le fanatisme religieux de l’autre.
 
Vos deux filles travaillent dans le milieu du cinéma et votre petite fille également, quel sentiment cela vous procure-t-il d’être à l’origine de  3 générations de femmes dans le cinéma ?

Je suis contente que mes filles Ayda qui est chef costumière et Kenza dans la production soient excellentes. Cela me conforte dans mon choix qui est ouvert sur l’avenir quelles que soient les difficultés. Je souhaite à Alia ma petite fille qui termine cette année son école de cinéma de s’épanouir dans ce métier. Une des choses les plus importantes de la vie c’est de travailler dans ce qu’on aime.
 
Quels sont vos films cultes ?

Mes films cultes sont trop nombreux : « l’île nue » de Kaneto Shindo (japonais).  » Le salon de musique » de Satyajit Ray (indien) « Gare centrale » de Youssef Chahine (égyptien)  » Les enfants du paradis » de Marcel Carné » (français) « Juanita de Tanger » (marocain).
 
Et votre livre de chevet ?

Le petit prince de St Exupéry.

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