Dounia Taarji

Dounia Taarji

Quelles sont vos origines ? Où vivez vous ?

Mon père est de Marrakech, ma mère est d’une famille fassie mais elle a grandi à Marrakech, et moi j’ai surtout vécu à Casablanca. C’est donc à cette ville que je m’identifie, et c’est celle dans laquelle je vis depuis 20 ans.

Mon père était d’une famille de lettrés, d’hommes de droit, lui-même était avocat et mes deux grand-pères étaient juges. J’ai donc grandi dans le respect des principes, de la règle de droit.

 

Quelles études avez vous poursuivies et pourquoi ce choix d’études ?

Après une scolarité facile à la mission française, j’ai eu un Bac C avec mention. Comme je n’arrivais pas à me projeter en termes d’études, j’ai suivi la voie la plus prestigieuse à l’époque, celle dont on disait qu’elle ouvrait toutes les portes : classe préparatoire HEC, puis grande école française (ESCP-Paris). Puis quand j’ai intégré l’ESCP j’ai démarré en parallèle des études de droit à l’Université, parce que ce monde du droit m’impressionnait.

 

Quel a été votre premier poste à Paris ?

J’ai démarré dans une banque à faire du « project-finance », c’est une technique sophistiquée pour financer de très gros projets, notamment des projets d’infrastructure, en répartissant les risques du projet sur toutes les parties concernées. Le projet d’Eurotunnel avait été financé de cette manière, et ayant découvert cela pendant mes cours j’avais été tellement admirative que j’avais écrit au patron de l’équipe qui avait fait le montage pour le féliciter. Et c’est comme cela que j’ai décroché mon premier poste !

 

Après plusieurs années passées en France, pourquoi avez décidé de revenir au Maroc ?

En commençant à travailler en France, c’était clair pour moi que c’était juste pour un premier poste, et que j’allais rentrer au Maroc ensuite. Je voulais rentrer au Maroc parce que je me sentais redevable envers mon pays, je voulais contribuer à mon niveau à faire avancer les choses. Mais deux mois après avoir commencé à travailler j’ai rencontré celui qui allait devenir mon époux, et finalement nous sommes restés 8 ans de plus…

 

Comment vous êtes vous retrouvée à monter la société de bourse du Crédit du Maroc ? Pouvez vous nous en dire plus sur les missions accomplies par les 13 sociétés de bourse à cette époque ?

J’ai eu la grande chance de revenir au Maroc au moment de l’entrée en vigueur de la grande réforme du marché boursier, en 1995. Cette réforme a notamment créé le statut de « société de bourse », seul intermédiaire habilité à traiter des opérations en bourse, et a confié la gestion du marché boursier à une société privée dont le capital était détenu par l’ensemble des sociétés de bourse agréées. Du coup, toutes les banques de la place ont créé des filiales qu’elles ont fait agréer en tant que société de bourse, et ma chance c’est que le Président du Crédit du Maroc a pensé à moi pour monter cette filiale. Du coup je me suis retrouvée, aux côtés de 12 autres sociétés de bourse, actionnaire et administrateur-fondateur de la société gestionnaire de la bourse. Cela a été une expérience formidable, nous partions de zéro mais nous avions beaucoup d’enthousiasme et un président visionnaire, Amyn Alami. En 3 ans, nous avons transformé la Bourse, modernisé son système de cotation, convaincu les autorités de lancer les privatisations sur le marché boursier, effectué des roadshows dans tout le Maroc pour « vendre » la bourse aux entreprises et aux épargnants, etc. On a eu tellement de succès qu’on a suscité une bulle spéculative et que cela a entrainé une crise à partir de 1999, mais ceci est déjà une autre histoire…

 

En quoi consistait votre mission au sein de CDVM et pourquoi avoir demandé à  quitter ce poste au bout de quelques années ?

J’ai été pendant près de 8 ans à la tête du CDVM (Conseil Déontologique des Valeurs Mobilières [1]), qui est le régulateur du marché financier. Cela a été une expérience passionnante, très riche et très prenante. Passionnante parce que la mission du CDVM était complexe : la mission la plus connue du régulateur c’est son rôle de « gendarme » de la bourse, puisqu’il doit faire respecter les règles par tous les intervenants. Il doit aussi veiller au bon fonctionnement du marché et pour cela il doit être pro-actif pour favoriser le développement du marché à travers l’évolution de son organisation et de sa règlementation. Vaste programme, surtout dans un marché naissant et en crise ! Quand je suis arrivée il y avait une défiance réciproque, entre les opérateurs du marché et le CDVM : les opérateurs voyaient le CDVM comme une administration de plus, et le CDVM voyait un tricheur en chaque opérateur… C’était un sacré challenge, que de transformer cette perception, de passer de la défiance à un vrai partenariat en vue de construire et faire grandir le marché. Mais j’ai eu la chance de trouver des gens de qualité au CDVM, on a construit ensemble, l’équipe a grandi en taille, en expertise, en mobilisation. Quand j’ai quitté le CDVM c’était devenu une institution reconnue, respectée, et la loi qui le transformait en Autorité était sur les rails.

J’ai demandé à quitter mon poste parce que je considère qu’il n’est pas possible de maintenir éternellement le même engagement, le même dévouement, le même niveau d’exigence dans un même poste. Au bout d’un moment on prend des habitudes de confort, le sens critique se réduit, on innove moins. Je voulais partir tant que j’étais encore capable de me renouveler, de recommencer autre chose. Et en plus, c’est un poste très politique, on prend des décisions qui peuvent avoir un impact financier très important, ou des décisions de sanctions, forcément on subit des pressions : J’ai toujours pris mes décisions de façon indépendante et objective au CDVM, je ne voulais pas prendre le risque qu’un jour, pour préserver ma place, ou mon confort, je sois amenée à prendre des décisions qui ne soient plus conformes à mes principes.

 

Le fait d’être une femme avec une carrière aussi fulgurante que prenante, a-t-il eu des répercutions sur votre vie privée ?

Ma vie privée a pâti de mon engagement professionnel, puisque mon premier mari, le père de mes enfants, m’a quittée au bout de 10 ans de mariage en me disant que je consacrais trop de temps à mon travail et pas assez à ma vie de famille. J’ai beaucoup culpabilisé pendant des années, mais j’ai fini par me rendre compte que beaucoup de couples passaient par une crise au bout de 10 ans et que nous aurions pu gérer cela autrement. Il est vrai aussi que lorsque je me suis retrouvée seule avec mes enfants tout mon temps était pris, entre mon boulot et mes deux garçons, et qu’il ne restait pas de place pour autre chose ! Mais la vie est pleine de surprises, mes enfants sont grands à présent et ils sont étudiants à l’étranger. Je me suis remariée il y a 4 ans à un homme merveilleux, qui a toujours beaucoup travaillé lui aussi, et nous apprenons ensemble à équilibrer notre vie autrement à présent.

 

Après toute une carrière dans le salariat, vous avez aujourd’hui votre propre structure, Malya, mais vous enseignez également et trouvez tout de même le temps d’œuvrer dans le social. Pouvez vous nous énumérer vos différentes activités et ce que chacune vous apporte sur le plan humain ?

Quand j’ai quitté le CDVM je me suis fait coacher pour définir mon projet professionnel, et j’ai rédigé ma « lettre au Père Noel » décrivant le job idéal que je voulais. Et comme aucun poste ne peut répondre à tous mes critères, j’ai réparti mes attentes sur plusieurs activités, que je mène en parallèle :

  • J’accompagne des entreprises en conseil dans mon cabinet, ça c’est la casquette « d’expert qui apporte une solution sur-mesure », c’est valorisant quand je trouve des solutions à des problématiques financières, stratégiques, ou de gouvernance
  • J’interviens en tant qu’administrateur indépendant auprès de grandes sociétés, cela me permet d’apporter un regard objectif et indépendant sur la gestion de ces entreprises. C’est à chaque fois un challenge de se dire « qu’est-ce que je vais pouvoir leur dire qui puisse leur être utile ? »
  • J’enseigne à l’ISCAE, à HEM : cela me permet de transmettre mon expertise, d’apporter ma contribution à la formation de la jeunesse marocaine
  • Je m’engage en faveur de la « responsabilité sociétale de l’entreprise » au sein de la CGEM, c’est ma façon d’œuvrer pour corriger les excès du capitalisme, pour rendre l’économie plus humaine et plus respectueuse de l’environnement
  • Je m’engage aussi en faveur de causes qui me tiennent à cœur, comme l’éducation ou les jeunes en situation précaire, au sein d’associations telles que l’Heure Joyeuse ou Zakoura éducation.

 

Pouvez vous nous parler du club des femmes administrateurs ?

J’ai fondé le Club des femmes administrateurs avec 4 femmes formidables parce que nous sommes convaincues 1/ que les entreprises marocaines seraient mieux gérées si elles amélioraient leur gouvernance, notamment en intégrant des administrateurs indépendants et 2/ que des compétences féminines existent dans tous les domaines, mais que les femmes ayant suffisamment d’expertise pour être administrateur ne sont pas assez visibles. Notre ambition c’est de les identifier, de leur donner une plateforme de communication, pour qu’on arrête de nous dire « j’ai cherché une femme pour être administrateur mais il n’y en a pas d’assez qualifiée… ». Pour l’instant c’est un petit club, regroupant une trentaine de femmes, mais nous sommes membres d’un réseau mondial (Women Corporate Directors) et je découvre régulièrement des femmes formidables qui méritent d’être mises davantage en avant.

 

Quel conseil donneriez vous à la jeunesse marocaine en général et aux jeunes femmes en particulier ?

La jeunesse marocaine se cherche, écartelée entre des modèles importés très différents… C’est dur de trouver sa voie, entre une aspiration légitime de liberté, d’ouverture au monde et de découverte, et les réflexes parfois archaiques d’une société marocaine de plus en plus conservatrice. Mon conseil c’est « ne vous laissez pas dicter votre chemin, exprimez vous, manifestez vos choix, ouvrez vous au monde ! ». Et aux jeunes femmes en particulier je dirais ce que ma mère nous répétait, à mes sœurs et moi : « Dir Ketafek », c’est-à-dire sois autonome financièrement, pour ne jamais dépendre de quiconque.

 

[1] Devenu depuis un an l’Autorité Marocaine des Marchés de Capitaux (AMMC)

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