Aicha Ech-Chenna

aicha chena

Quelles sont les étapes clés de votre parcours ?
Mon parcours professionnel a été semé de rencontres et d’expériences riches, parfois hasardeuses. A l’âge de 16 ans, j’ai été engagée pour faire de l’assistanat auprès des lépreux. J’étais en charge de dossiers qui devaient être traités par des internes. Au bout de six mois, je suis tombée dans une paranoïa maladive, j’étais persuadée que j’ai attrapé la lèpre. Le médecin chef du service a essayé de m’en dissuader, en vain…J’ai par la suite travaillé au sein de la Ligue de Lutte contre la Tuberculose. Bien que cette maladie soit une hantise pour moi, car elle a foudroyé mon père et ma sœur, j’ai tenu à m’engager auprès de ceux qui en souffrent. Ensuite, j’ai intégré la ligue de protection de l’enfance à sa création comme assistante sociale, c’était une grande école riche en enseignements.

Une rencontre avec une assistante préfectorale française va changer le cours de ma vie professionnelle. Elle va m’encourager à passer le concours d’accès à l’école d’infirmerie malgré mon appréhension. Après plusieurs tergiversations, j’ai pu suivre cette formation tout en continuant à être payée, chose qui m’a beaucoup aidée à aller de l’avant. J’ai pu m’engager dans plusieurs associations d’aide aux enfants, de jeunesse, à la famille…Ce n’est qu’en 1985 que mon aspiration de créer une structure associative s’est concrétisée.
 

Racontez nous la genèse du projet de l’association solidarité féminine
Durant toutes ces années de travail acharné auprès de femmes et enfants dans les centres de santé, les associations ou autres structures d’aide, j’ai fait face à des situations insoutenables et révoltantes. Je m’en souviens comme si c’était hier, je reprenais le travail suite à mon congé de maternité. Une jeune femme résignée allaitait son nourrissant dans l’attente d’une assistance sociale. Cette dernière arrive et arrache brutalement l’enfant des bras de sa mère. Le lait a giclé sur le visage du bébé. Il a alors poussé des cris insoutenables qui m’ont longtemps hantée.

Cette effroyable scène m’a tellement percutée que je me suis jurée de réagir et au plus vite. Il y a aussi le basculement politique du traitement des mères célibataires au Maroc. En effet, à partir des années 80 leur situation s’est dégradée. Alors qu’elles pouvaient accoucher dans les hôpitaux sans qu’elles soient persécutées avant, elles étaient privées de leurs enfants, déférées devant la justice, maltraitées, marginalisées…Sous le spectre de cette situation insoutenable, on a décidé avec Marie Jeanne Teinturier et Michelle Benyahoud, de créer une crèche à la maison des sœurs d’Anfa à Casablanca pour accueillir les enfants des mères célibataires. Les choses se sont petit à petit construites, jusqu’à ce que Solidarité Féminine s’impose dans le champ associatif. Mais notre chemin a été parsemé d’entraves de conservateurs sceptiques. Islamistes, médecins et autres nous accusaient de faire la promotion de la prostitution. Grâce au soutien de personnes sensées de tous bords nous avons réussi à surmonter ces épreuves malheureuses.

 

Quel modèle entrepreneurial vous avez adopté pour faire évoluer votre projet ?

Je ne suis pas une experte en stratégie économique, j’ai appris avec mes collaborateurs sur le terrain. L’aventure a commencé avec 2000 dirhams, octroyés par les bonnes sœurs. L’association s’est déployée petit à petit. Il faut dire qu’au début nous pataugions, le manque de visibilité et d’argent dédoublés de l’appréhension sociale ont handicapé l’évolution de l’association. C’est grâce à la médiatisation que nos actions ont trouvé des échos au niveau national et surtout international. C’est proprement ainsi qu’on a perçu des aides financières de l’étranger.

Suite à un audit en 2003, on a pris conscience de la nécessité d’élaborer des plans stratégiques pour travailler de manière plus fonctionnelle et pragmatique. On a commencé par tourner l’association vers un modèle de coopérative en créant une cantine, les revenus étaient reversés aux mères célibataires, mais ce n’était pas viable. Par la suite on a eu la chance d’être accompagné par des fondations internationales pour développer les activités de l’association.

 

Quelles ont été les personnes qui vous ont inspirée ?

Si il y a bien une personne qui m’inspire je dirais mon père qui est mort alors que j’étais enfant. J’ai en souvenir nos balades en ville, j’étais une source de fierté pour lui. A l’époque c’était assez rare qu’on mette en avant et en valeur les filles. Ma mère me racontait qu’il espérait que je sois comme la Kahena, la guerrière féministe révolutionnaire amazigh. Cela me touche venant de mon père.

Ma mère est aussi une source d’inspiration pour moi. Elle a tout fait pour que je puisse continuer l’école malgré les entraves. A l’âge de douze ans, le mari de ma mère m’a obligée –par bienveillance- à porter le voile et à arrêter l’école comme ce fut la tradition chez certains à l’époque. Elle m’a aussitôt envoyée à Casablanca chez sa sœur. Une fois là-bas, c’est le mari de ma tante qui a voulu faire barrage par rapport à ma scolarisation et c’est un de mes cousins qui a pris ma défense, en le dissuadant de faire une chose pareille.

 

Les hommes ont-ils été, pour vous, un moteur ou plutôt un frein ?

Je n’ai jamais considéré les hommes comme des freins à mes actions, c’est plutôt la société conservatrice qui faisait barrage à l’époque. Mon rapport avec les hommes a toujours été marqué par le respect mutuel.

 

Si vous deviez donner un conseil à la génération future, que lui diriez-vous ?

Apprenez à vos filles à être indépendantes et libres, aucun homme ne pourra entraver leur route sauf si elles le désirent.

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